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  Factories : Manufactures Russes

Sous le rapport de la fabrication d'armes, la Russie relevait d'une situation particulière. Si, d'un côté, les ressources physiques de l'empire et les pouvoirs draconiens nécessaires à leur application étaient énormes, les besoins l'étaient aussi. Avec une armée d'un million d'hommes et des actions militaires constantes (Pologne, Perse, Hongrie, Caucase, Balkans) il y avait également une forte usure des armes.

Ainsi, derrière les frontières, loin des tranchées de Sévastopol, la Russie livrait un autre combat, à échelle encore plus large, pour rattraper coûte que coûte son retard industriel vis à vis des Alliés.

L'analyse détaillée de cette histoire fragmentaire et encore mal connue revêt une importance particulière pour notre recherche, car c'est à travers elle que nous verrons à quel point la question des fusils rayés, telle une pierre jetée dans un étang paisible, a déclenché toute une série de vagues qui se transmettront d'un côté de l'empire à l'autre, propageant leur influence bien au-delà du domaine strictement militaire.

La Guerre de Crimée allait pousser la Russie jusqu'aux limites de ses ressources militaires, industrielles, infrastructurelles, et financières. La supériorité des fusils rayés alliés, se traduisant par des victoires répétées, oblige la Russie à prendre des mesures d'urgence. L'ensemble des structures veillant à la fourniture d'armements fut particulièrement sollicité et se révéla inadéquat. Les problèmes spécifiques que rencontrèrent les structures d'armement russe existantes, les situations de base qui y donnèrent lieu et, finalement, les tentatives pour résoudre ces problèmes nous fournissent une perspective éclairante sur l'étendue et la profondeur des changements qui résultent de cette modification essentielle de l'armement portatif.

Les problèmes spécifiques de fabrication et de production que la Russie aura a résoudre durant la Guerre de Crimée seront: 1) produire les fusils rayés, 2) produire les munitions pour ces fusils rayés, 3) fabriquer les hausses, et 4) produire la poudre. Ces problèmes seront essentiellement différents de ceux qu'avait rencontrés la Russie lors d'une autre guerre de grande envergure en1812, face à Napoléon I. Cette différence essentielle découle de l'élément technologique: en 1812, la Russie put faire face avec succès à ses besoins d'urgence avec des mesures quantitatives, mais en 1854 elle échouera, n'étant pas en mesure de prendre les mesures qualitatives nécessaires. Avant de suivre les péripéties de l'effort russe pour affronter ce défi technologique, esquissons rapidement le cadre, et la situation de l'infrastructure de fabrication d'armes en Russie à la veille de la Guerre de Crimée.

Situation

La principale manufacture d'armes russe se trouvait à Toula, centre de fabrication fondé par Pierre Le Grand en 1714, non loin de Moscou, au sud-ouest. Il existait, en outre, deux autres centres de manufacture: Sestroresk, près de Saint-Petersbourg, et Izhevsk; mais ceux-ci était beaucoup moins importants par leur production que Toula.

La constitution de la manufacture de Toula était similaire aux manufactures d'armes françaises en ce qui concerne la dualité d'une coopération étatique et privée. Les conditions de travail dans les fabriques sont loin d'être idéales: la main d'oeuvre comprend environ 7.000 travailleur — beaucoup plus que les manufactures françaises, qui ne comptent qu'en moyenne 800 à 1.000 ouvriers-dont certains sont des serfs, d'autres des conscrits, d'autres encore des artisans libres. Les artisans et les serfs de Toula jouissaient d'un statut privilégié: ils sont exempts du service militaire et ont le droit de propriété (au contraire des autres serfs); c'est une société corporatiste, refermée sur elle-même. Ces grandes réserves de main-d'oeuvre travaillant pour des salaires misérables n'encouragent guère l'innovation ni l'investissement, ce que le taux de productivité reflète.

À son ouverture, la manufacture de Toula figurait parmi les plus modernes d'Europe. Vers la fin du 18ème siècle et au début du 19ème une série d'ingénieurs talentueux — Sidorov, Batishev, et Zakhava — rehaussa encore son niveau avec la création et la mise en place de machines de forage et de lustrage multiples et semi-automatiques qui réduisent le temps et la main d'oeuvre nécessaire à la préparation des canons, tout en augmentant la qualité du travail. La Russie fait même appel à l'expertise d'outre-mer: en 1817 arrive l'ingénieur anglais John Jones, qui travailla à Toula jusqu'en 1834. Jones systématise la fabrication de fusils, la fractionnant en 31 opérations. Il introduit aussi des machines: des tours, des machines à forger, des presses, et parvient à diminuer la consommation en fer de 40% en réduisant le pourcentage de canons de fusils ratés. En 1821, Jones réussit à forger les pièces des platines de fusil avec l'usage de matrices — un grand pas en avant vers l'uniformité des composantes du mécanisme (la platine, qui comprend les diverses pièces qui actionnent le chien, la détente, et cetera, est la partie du fusil la plus sensible à l'usure). En 1825, 144 machines furent installées, parmi les plus récentes, les marteaux-vapeurs Nasmyth, et l'année suivante Jones fait une démonstration d'interchangeabilité devant le nouveau tsar, Nicholas I, qui vient d'accéder au trône.

Les efforts de Sidorov, Batishev, Zakhava, et Jones sont notables, mais il semble qu'ils n'eurent pas de lendemain. Le règne de Nicholas I semble coïncider avec une période de stagnation. Les machines et les progrès introduits à l'atelier central ont une portée limitée; en 1849 1.260 des armuriers de Toula travaillent dans la manufacture, mais 2.225 travaillent dans leurs ateliers domestiques.

Problèmes

Tel est l'état général de la production d'armes militaires en Russie à la veille de la Guerre de Crimée. Le complexe manufacturier russe est certainement considérable, mais, comme nous allons le voir, la demandes soudaine d'armes rayées pendant la Guerre de Crimée fera apparaître de graves problèmes. Ceux-ci se résument à un faible niveau de mécanisation, une dépendance presque exclusive sur des installations hydrauliques, des problèmes métallurgiques, de précision, de production de balles complexes pour les fusils rayés, de production et d'installation des hausses pour les fusils rayés, et, finalement, de graves problèmes de production de poudre.

Mécanisation

Malgré les efforts des ingénieurs russes de la fin du 18ème siècle, et ceux de Jones au début du 19ème, l'outillage disponible à Toula est limité (sur 122 opérations nécessaires à la fabrication d'un fusil, seules 28 sont mécanisées) d'où découle probablement un taux de canons défectueux approchant 90%.1

Une autre faiblesse des manufactures russes réside dans leur source d'énergie: des roues à aubes mues par le courant de rivières voisines. À cette époque la force hydraulique est toujours employée comme force motrice dans de nombreuses manufactures en France, et même en Angleterre et aux États-Unis. Mais la Russie étant un pays aux extrêmes climatiques, le gel des rivières, quatre mois par an en moyenne, perturbe le fonctionnement des moulins. En 1811-1813, une petite machine à vapeur de 28 chevaux avait été installée à Toula, mais, pour des raisons qui demeurent obscures n'a jamais servi après 1815... Après un grand incendie en 1834, l'ingénieur Zahov suggère de profiter de la reconstruction pour installer un équipement modernisé de 4 machines à vapeur avec un total de 120 chevaux, fournissant la force motrice à 76 machines-outils. La proposition de Zahov fut rejetée, et l'administration procède à l'installation de 20 roues à aubes. À la suite d'un autre incendie, en 1847, qui dévasta la partie centrale de la manufacture, l'administration consacra plus de 3 millions de roubles à la reconstruction, dont seulement 65.000 roubles (2% de la somme totale) en majorité pour la reconstruction des machines, plutôt que la fourniture de nouveaux modèles.2 À la veille de la Guerre de Crimée, deux générateurs à vapeur sont finalement installés. Mais le débit d'armes produites est modique par rapport à la masse de main d'oeuvre de 1830 à 1860 le nombre moyen de fusils complets produits par ouvrier à Toula est de 5,49 par an; pour les mêmes années, les ouvriers de l'arsenal fédéral de Springfield aux États-Unis ont un taux de production moyen annuelle de 44,28 (élaboration des chiffres dans Ezell, p.19). Pour les usines encore plus mécanisées de certains fabricants de pointe comme Colt, à Hartford dans l'État du Massachusetts, la productivité peut même atteindre 100 à 127 armes produites par ouvrier annuellement — et, dans ce dernier cas, il s'agit de revolvers. Comme on peut l'imaginer, l'outillage de Colt et l'invetissement qu'il représente est considérable: une machine à vapeur de 350 chevaux avec un volant de 10 mètres de diamètre, et des dépenses salariales de 15.000 dollars par mois.3

Rayage

Le faible niveau de mécanisation nuit particulièrement au rayage des fusils. Les bancs de rayage utilisés par les Russes suffisaient bien à la fabrication du nombre limité de fusils rayés qu'envisageaient avant la guerre les tables d'organisation et la tactique de l'armée. Mais lorsque les événements conduisent les chefs russes à réclamer de toutes parts des « Stutsers » et que le Tsar est contraint d'augmenter radicalement le nombre et la proportion des fusils rayés, les capacités des manufactures pour ce qui touche au rayage sont tout de suite débordées. Le maniement d'un ancien banc de rayage constitue, en effet, une spécialité qui demande non seulement beaucoup d'adresse et d'exactitude, mais aussi un effort musculaire considérable; le rayage est vraiment une spécialité parmi les spécialités. Si le rythme du rayage des canons de fusils est trop lent, il s'ensuivra inévitablement un goulet d'étranglement de la production à ce point précis, qu'importe le nombre de platines, canons, baïonnettes, ou crosses que les autres artisans produisent...

Hormis le débit de rayage, il existe aussi des problèmes de qualité. D'une livraison de 1.500 fusils rayés fabriqués à la citadelle d'Alexandrovsk à Varsovie, expédiés le 10 août 1855 et reçue le 26 septembre par les troupes des 4ème et 5ème divisions d'infanterie autour de Sévastopol, 216, soit 14,4%, furent rapidement rejetés comme inacceptables. Les défauts les plus sérieux se résumaient à ce que le calibre des fusils était souvent inférieur à ce qu'il devait être, et ce jusqu'à 7 « lignes » (mesure russe égale à 2,54 mm, donc 17,78 mm), l'inclinaison faussée de l'hélice décrite par les rayures à l'intérieur du canon, et, finalement, l'existence d'irrégularités à l'intérieur des canons. Ces défauts sont symptomatiques de bancs de rayage mal ajustés, d'ouvriers inexpérimentés, ou négligents.4

Acier

Le défaut d'un fer assez dur, voire d'acier, pour la production des canons de fusils (et, spécialement, pour les canons de fusils rayés, dont les rayures sont sujettes à une très forte friction et à la pression et, par conséquent, ont tendance à s'aplanir et à s'effacer si le métal composant est trop mou) constituait aussi un handicap, et provoquait de nombreux vices de fabrication.

Munitions

Par ailleurs, la production d'un fusil rayé n'est que la première étape de l'armement de l'infanterie: il faut aussi veiller à la fabrication des munitions et, ensuite, organiser l'acheminement des armes et de leurs munitions aux troupes.

En ce qui concerne les munitions, il y a trois éléments principaux: les balles, la poudre, et les amorces. Dans l'armée russe, les régiments recevaient des quantités de plomb, de poudre, et de papier, pour confectionner eux-mêmes les cartouches. Afin de couler les balles il fallait donc aussi des moules. Pour les balles sphériques, ces moules pouvaient être très simples, car la forme sphérique ne présentait pas de difficulté; la balle était pleine et non évidée comme les balles Minié ou Nessler et, de toute façon, les imperfections d'une balle sphérique ne pouvaient générer de problèmes pour le tir avec un fusil lisse, à moins qu'il ne s'agisse d'un défaut majeur. Mais les nouveaux fusils rayés tirent normalement une balle cylindro-conique évidée ou, dans le cas des fusils et carabines à tige du système Thouvenin — dont les Russes possèdent une certaine quantité — une balle oblongue pleine. Dans les deux cas, la fabrication des balles par moulage devient beaucoup plus compliquée qu'avec le moulage de balles sphérique, non seulement parce que la forme du projectile vers l'extérieur (qui présente des cannelures, de légères projections annulaires destinées à prévenir l'encrassement du canon) ainsi qu'à l'intérieur est plus complexe, mais surtout à cause des dimensions de ces balles, du calibre extérieur, et aussi, s'il s'agit d'une balle évidée, des dimensions du creux intérieur. Les défauts de confection, soit dans la forme, soit dans les dimensions d'une balle évidée ou oblongue pour fusil rayé, peuvent être catastrophiques: le fusil peut exploser si le calibre de la balle est trop fort; s'il est trop faible et, dans le cas d'une balle évidée, l'expansion de la balle est partielle, la pression tombe par suite de la fuite des gaz, les rayures ne prennent pas correctement et le vol de la balle devient déréglé. Si, par contre, l'évidement intérieur de la balle est excessif, ses parois se déchirent sous la pression des gaz, la balle se désintègre prenant une trajectoire totalement aléatoire, ses fragments peuvent blesser dans la zone de départ, et des fragments de plomb demeurent dans le canon du fusil, le rendant inutilisable.

La confection des balles de fusil rayé est, comme on le voit, un travail précis et spécialisé. Chez les Anglais et les Français, les cartouches sont normalement confectionnées par les arsenaux et, par conséquent, dans des conditions strictement contrôlées avec un outillage approprié. De plus, les balles Minié anglaises sont coulées sous pression, ce qui évite la formation de bulles à l'intérieur de la balle, qui pourraient éventuellement en fausser l'équilibre et dévier sa trajectoire...

Pour les balles évidées Minié il y a encore une autre complication: c'est le culot, un petit disque à l'intérieur de l'évidement qui, au moment de la détonation des gaz, est enfoncé vers le haut et provoque ainsi la dilation forcée et correcte des parois de la balle dans les rayures. Le culot ne pèse guère plus qu'un gramme, mais sa forme, ses dimensions, et son placement doivent tous être réglés.

Depuis longtemps, les Russes suivaient pas à pas les expériences françaises; dès 1850, ils avaient effectué des essais à grande échelle avec la balle Minié. L'empereur Nicolas I s'impliquait personnellement dans les questions de l'armement de l'infanterie et, comme le montre la correspondance officielle, souvent avec pertinence. Il admettait les bonnes performances de la balle Minié, mais encourageait le comité à poursuivre ses essais pour voir si une balle moins complexe ne pouvait atteindre le même niveau d'efficacité.

Le Comité pour l'Amélioration des Fusils Rayés de l'armée russe décida en fin de compte d'adopter non pas la balle Minié, mais la balle belge du colonel Timmerhans, elaborée en 1852, et qui, au lieu d'un culot, possède une projection solidaire de la balle elle-même. Avec la balle Timmerhans les Russes espéraient se passer du culot qui rendait la balle plus chère, complexe, et difficile à fabriquer. La balle Timmerhans est donc plus précise en même temps que moins compliquée et coûteuse que la balle Minié avec son culot.

Mais il y a un petit problème: la balle Timmerhans ne fonctionne pas. Après la guerre, les Russes feront demi-tour et reviendront à la balle Minié. Pourtant, de 1854, quand la balle Timmerhans est officiellement adoptée, jusqu'à la fin des hostilités elle sera utilisée, tant bien que mal.

« Deux ans d'utilisation... dans notre armée suffisent comme fondement à ma conviction. De tous les coins de Russie, sur le polygone de tir et sur le champ se bataille, cette balle se révéla insatisfaisante; de partout on entend des plaintes, que la fonderie est par trop difficile et n'est compensée ni par l'efficacité ni par la précision de tir. » 5

Iakovlev précise que la tige intérieure de l'évidement est la partie de la balle Timmerhans qui provoque le plus de difficulté au cours de la fonderie et, que, même, si celle-ci réussit, la balle reste très fragile et peut facilement être endommagée au cours de son transport. Mais son plus grand défaut, selon Iakovlev, c'est qu'un élargissement même minime (0,25 millimètres) du canon suffisait pour entraîner la défaillance, la balle ne se dilatant pas suffisamment pour entrer dans les rayures. Les problèmes de la balle Timmerhans relevaient, en fait, encore une fois du problème des moules et du coulage, et renforcent notre perspective sur les conséquences d'ensemble de l'apparition des fusils rayés.

Pour mouler une balle creuse de forme travaillée comme la balle Timmerhans il faut des moules de métal dur; la balle Timmerhans possédait des parties très fines, tout à fait le contraire d'une balle sphérique, qui ne présente qu'une surface solidaire — et son moule doit consister en un matériau très résistant, car c'est précisément dans ces petits interstices et recoins qu'un moule autrement fait céderait très vite. Ce métal dur, connu en Russie sous le nom de « métal d'artillerie », résistant à l'usure, est pareillement difficile à travailler. Les innombrables petits ateliers qui, comme nous l'avons vu, fournissaient la majeure partie de la force productrice de l'armement en Russie, n'étaient pas en mesure de produire ces moules, et les manufactures se trouvaient déjà submergées de commandes et de réparations, comme les fabricants privés.

À Toula les armuriers consentent à produire les nouveaux moules pour la balle Timmerhans en faisant des heures supplémentaires. La confection d'un moule prend trois semaines, et la fourniture de 100 moules 5 mois; les moules coûteront 30 roubles 10 kopecks chacun. En juillet 1855, les 10ème 11ème, 12ème, 14ème, 16ème, et 17ème divisions reçurent chacune 4 moules — c'est à dire un moule par régiment. Le complément officiel d'un régiment de ligne en Russie à cette époque est de 4.000 hommes, dont à peu près 500 sont armés de fusils rayés; or, un moule qui coule 5 balles à la fois est peu de chose-imaginons que lors d'une bataille tous les soldats armés de fusils rayés d'un régiment brûlent 60 balles chacun, il faudrait couler 30.000 balles pour refaire les munitions, donc plus de 6.000 coulées s'il n'y a qu'un moule! Un moule par régiment, alors, était loin d'être suffisant, et le Commandant du Département de l'Artillerie de l'Armée du Sud demanda à la manufacture de Toula d'envoyer par la malle-poste encore 48 moules à balles Timmerhans, afin que chaque régiment puisse en avoir au moins deux.

Nous voyons donc ici deux difficultés spécifiques: des moules à balle difficiles à produire, et des variations de calibre trop importantes des fusils. Toutes les deux sont les symptômes d'une condition primordiale: les méthodes artisanales de fabrication.

Hausses

La hausse, l'appareil de visée des fusils rayés, fait partie intégrante de cette arme. Généralement, avec les fusils rayés à balle oblongue, cylindro-conique, et expansives, d'une vitesse initiale autour de 300 mètres par seconde, la trajectoire est plutôt courbe et, à partir d'environ 200-225 mètres, le tireur doit prendre soin d'ajuster l'élévation de son pointage en fonction de la distance qui le sépare de son but. Plus la cible est éloignée, plus l'angle d'élévation doit être important afin d'atteindre le but. La hausse facilite tous ces ajustements d'élévation et de pointage, et en son absence on pourrait bien dire que le fusil rayé perd une grande partie de son utilité. Voilà donc pourquoi la hausse est si importante.

Après de soigneuse épreuves, la commission russe pour l'amélioration des fusils, en rapport étroit avec l'empereur, avait retenu dès 1847 la hausse de Hesse pour les fusils rayés des bataillons de Jäger armés des fusils à deux rayures et, dès 1852 pour les fusils rayés à tige et Minié à quatre rayures,.

Un certain nombre de ces hausses avait d'abord été acheté en Allemagne, mais le prix en étant très élevé, la fabrication fut confiée à des ateliers russes. Tant que le volume et le rythme de fabrication exigé demeuraient restreints il n'y eut pas de difficultés, mais comme pour le rayage, dès que, sous l'impulsion conséquente aux désastres de l'Alma et Inkerman, le chiffre des hausses réclamées augmenta brusquement, les ateliers russes furent débordés.

L'insuffisance des capacités productrices des ateliers russes dans la fabrication des hausses était d'autant plus sévère que l'armée russe, se voyant inférieure en armement face aux fusils rayés des alliés et, sachant en même temps que, malgré les efforts consentis dans l'urgence par le gouvernement, la fourniture d'un nombre conséquent de fusils rayés demanderait des délais considérables, décida comme mesure intérimaire et palliative, d'adopter la balle Nessler pour les fusils lisses. Mais l'adoption de ce projectile rendait désirable le montage de hausse sur les fusils lisses. Donc, à l'hiver 1854-1855, les manufactures russes furent doublement sollicitées par des commandes urgentes; non seulement fallait-il produire une grande quantité de la très coûteuse et compliquée hausse de Hesse, mais satisfaire également la demande plus massive encore des régiments de ligne pour une hausse d'un autre type pour les fusils lisses...

La fabrication des hausses ne représentait, dans bon nombre de cas, que le début des problèmes, car lorsqu'il s'agissait d'équiper des fusils déjà aux mains des troupes, une nouvelle série de difficultés surgissait. Expédier des milliers de fusils à travers la Russie vers les manufactures s'avérait évidemment impossible. Il fut décidé de confier la plus grande partie de la besogne du montage des hausses à des arsenaux comme celui de Simphéropol (qui, de plus, était moins éloigné de la Crimée que les manufactures); mais cette mesure, en raison du manque d'habileté de la main d'oeuvre de ces centres, ne fut pas entièrement satisfaisante.

« ... Dans de nombreux régiments, les canons furent complètement ruinés par des ouvriers ne connaissant pas leur affaire, ou bien la ligne de mire était masquée par la tête du chien. Le remède des ouvriers du régiment qui tordaient les chiens en les frappant avec un marteau les gâchait évidemment. » 6

Solutions

La Russie poursuivit plusieurs initiatives afin de maîtriser les problèmes de fabrication qui rendaient difficile la fourniture urgente et massive de fusils rayés que reclamait la guerre. Mécaniser la fabrication d'armes in toto était impossible: la Russie ne possédait pas à cette époque les producteurs des machines-outils nécessaires à une telle opération. Il fallut se contenter de moderniser certaines opérations présentant des difficultés particulières aux Russes et, précisément dans le domaine critique de la fabrication des fusils rayés: la production et le rayage des canons. On essaya, avec un certain succès, d'augmenter le rendement des manufactures existantes. On fit appel à des entrepreneurs privés en Russie. On essaya de confier des tâches productrices à des arsenaux qui, normalement, ne se chargeaient que de réparation ou de production limitées. On essaya d'acheter des armes dans les pays neutres.

Une autre solution au problème de base de l'infériorité de l'armement portatif russe face à celui des alliés est d'un intérêt spécial: la balle Nessler. Inventé en France, ce projectile permet d'améliorer la portée des fusils lisses assez considérablement, et influe aussi positivement sur leur précision. Bien que toujours notablement inférieure en performance balistiques aux balles tirées par les véritables fusils rayés, la balle Nessler sera assidûment copiée par les Russes. L'histoire de ce programme d'urgence, accompli en pleine guerre, nous fournira d'intéressantes perspectives, soulignant encore l'impact des nouvelles armes sur ce conflit.

Solution: Rayage

Les archives du Musée de l'Artillerie à Saint-Petersbourg nous fournissent un bon aperçu de la fébrilité des efforts russes en 1854 et 1855 pour trouver une solution à l'étranglement de la production de fusils rayés par l'insuffisance des moyens et des techniques de rayage à Toula, Sestroresk, et Izhevsk. En 1854 seulement une poignée de pays maîtrisaient une technologie de rayage à peu près industrielle: la France, l'Angleterre, les États-Unis, et la Belgique. Il est assez douteux que ces deux premiers aient eu la complaisance de fournir des machines à rayer à la Russie; pour les Américains, malgré leurs sympathies et leur esprit d'entreprise, la difficulté résidait dans le temps, la distance et, évidemment, le blocus des Alliés. Reste la Belgique qui, plusieurs fois déjà, avait servi de vecteur aux Russes pour les découvertes françaises dans le domaine des armes portatives.

Une lettre datant de la fin de 1854, tamponnée « CEKPETHO » (secret) et rédigée en français nous livre l'histoire des tentatives russes pour améliorer le rendement de leur production de fusils rayés:

« J'ai cru devoir ne rien négliger pour me procurer un dessin détaillé de la machine simplifiée et perfectionnée à la manufacture royale d'armes à Liège, qui sert à rayer les canons de fusils pour le service de l'armée belge. Après d'infructueuses tentatives auprès du Ministère de la Guerre, j'espère me procurer ce dessin à la manufacture de Liège et me ferai un devoir de le transmettre à votre excellence dès qu'il me sera parvenu. » 7

Cet agent russe atteignit apparemment son but car, dans le même dossier, se trouve le plan technique de cette machine à rayer, à l'échelle 1:10, obtenu en 1855. Un rapport joint à ce dessin indique qu'un prototype de cette machine, fondé sur les informations « obtenues » en Belgique fut construit à Izhevsk. Selon l'évaluation des Russes, la nouvelle machine était capable de rayer trois canons de fusil en 10 heures, 34% plus rapidement que les machines à rayer russes, qui rayaient trois canons en 15 heures. Mais la copie de la machine belge ne fut réalisée par les ingénieurs d'Izhevsk qu'en 1857.8

En fait, il est fort possible que les machines à rayer dont il est question sont les mêmes qui furent installées, à raison d'une machine par établissement, dans les manufactures impériales françaises dans le courrant de l'année 1855. Il est très signifiant que le général directeur de la 2ème Direction du Comité d'Artillerie à Paris dans une lettre addressée au directeur de la Manufacture d'Armes de Saint-Étienne, datée le 28 septembre 1855, insistait qu' « ...il ne pourra être relevé aucun plan, ni dessin de cette machine, pour être communiqué soit à l'intérieur, soit à l'étranger. » 9 Apparemment, les précautions se sont avérées insuffisantes.

Solutions: Acier

Tout comme dans l'affaire de la machine à rayer belge, l'initiative russe pour régler les problèmes métallurgiques d'un fer trop mou, et de la production d'acier, flaire un peu l'intrigue. Un ingénieur anglais, Talbot, et un groupe d'entrepreneurs français, les frères Grandmontant, y figurent. Talbot, chargé spécialement par les Russes de la production d'acier à Sestroresk et Izhevsk pour les canons de fusils rayés (plus susceptibles à l'usure en raison du contact hermétique et de la grande friction entre les balles allongées et l'intérieur du canon d'un fusil rayé), réussit à faire tomber le pourcentage de canons rejetés de 60 à 20%, et produisit 50 à 80 mille pouds d'acier par année (le poud russe correspond à 17 kilos environ). Dans un document datant du printemps 1854 — donc après le début de la guerre — il est question d'envoyer Talbot à Toula pour mettre à profit ses talents. Les frères Grandmontant avaient proposé aux Russes la construction d'un atelier de production d'acier « par contusion. » Pendant ce temps, le colonel Glinka, un des conseillers ayant le plus d'influence sur le Comité de l'Amélioration des Fusils avait, dans une lettre datée du 14 février, et envoyée de Belgique (où il négociait un contrat pour l'achat de 50.000 fusils), rapporté que l'un des meilleurs et plus grands armuriers de Liège, Fallis & Trappan, utilisait aussi le procédé à « contusion » dans la fabrication d'acier pour les canons. Après quelques débats, le comité décida d'accepter les propositions des frères Grandmontant; le 26 juin 1855, un contrat d'une valeur de 34.712 fut signé. L'installation, à Izhevsk, devait aligner 8 marteaux et être capable de produire annuellement au moins 70.000 pouds d'acier.

Solutions: Augmentation

Pour accroître la production, on dut se contenter de faire appel au patriotisme des artisans de Toula et des autres manufactures en accroissant le nombre des heures de travail, et s'adresser aux quelques entreprises privées dans cette branche. En raison de la rareté de la main d'oeuvre inactive, ainsi que de la complexité d'un travail exigeant une grande habileté, il était difficile d'augmenter la production simplement en embauchant en masse...

En raison des insuffisances de son industrie, la Russie se vit contrainte d'importer de fortes quantités de canons et d'armes finies. En 1832, une commande de 85.000 fusils lisses à silex est passée en Angleterre. Mais la fourniture d'armes à l'étranger n'est pas, non plus, une solution idéale: il y a la question du coût, celle de la qualité, et, encore plus problématique, l'élément stratégique — est-il prudent pour la Russie de s'appuyer sur des ressources extérieures pour la fourniture de fusils? Une telle dépendance pourrait devenir une source de faiblesse en cas de guerre, si le flot de livraisons étrangères venait de tarir...

Et cela s'est bien produit. En 1854, le gouvernement russe passe commande de 50.000 fusils lisses et de 10.000 fusils rayés à la firme belge Fallis & Trapman; seuls 3.000 d'entre eux parviendront aux Russes.10

Comme le feront les Anglais, les Russes songent aussi très sérieusement à acheter des armes aux États-Unis. À cet effet, le capitaine d'état major Lilienfeld, un officier ayant travaillé à la manufacture de Toula et bénéficiant, par conséquent, d'un bon niveau de connaissance technique des armes à feu, fut envoyé aux É.-U. Le gouvernement russe chargea Lilienfeld d'acheter entre 10 et 50.000 fusils rayés, 10 à 15.000 mille pouds de poudre, et aussi de rassembler des renseignements sur le perfectionnement des armes à feu et les munitions en Amérique.

Dans certains cercles du commandement russe, la mission de Lilienfeld et l'achat d'armes en Amérique étaient considerés avec un certain scepticisme. On doutait de la capacité des manufactures d'armes américaines, et favorisait des achats en Belgique. Le flamboyant « colonel » Colt, il est vrai, n'était certainement pas sujet à la modestie, et peut-être les propositions qu'il avait l'habitude de faire avaient — elles joué un rôle en suscitant l'incrédulité.

Solutions: Hausses

Les difficultés rencontrées dans la fabrication et le montage des hausses obligèrent les autorités militaires russes à envoyer le comte Levashev sur place, en Crimée. Arrivant à Sévastopol en Aout 1855, et visitant de suite l'arsenal de Nikolaev et le dépôt de Simféropol, Levashev fit vite une constatation préliminaire: le nombre de fusils équipés de hausses dans l'armée était « extrêmement insignifiant ». 11 Cet état de choses s'expliquait par plusieurs conditions: des délais dans la livraison des hausses fabriquées par les manufactures, les différents ateliers des arsenaux ne disposaient pas de directives précises pour le procédé de montage des hausses; et les soldats-armuriers des régiments (dont le niveau de formation et d'habileté professionnelle était très variable) n'étaient ni suffisamment qualifiés, ni assez nombreux, ni assez bien équipés pour en assurer le montage. Et ces difficultés des ouvriers sont compréhensibles, ils n'avaient jamais eu à assurer une pareille tâche auparavant.

Levashev proposa dans son rapport aux commandant en chef de l'artillerie en Crimée et au chef d'état-major de l'artillerie de l'armée de Crimée de renforcer les effectifs des ouvriers à Nikolaev mais, plus important encore, de veiller à ce que les fusils nécessitant une réparation importante soient envoyés à Nikolaev (qui, à l'embouchure du Bug, est beaucoup plus éloigné de Sévastopol que Simféropol). Pour ceux ayant seulement besoin de la pose d'une hausse, il proposait que soit organisé un atelier spécialisé, moins éloigné de Sévastopol, où des ouvriers, sous la supervision de contremaîtres étrangers, pouvaient poser jusqu'à 100 hausses par jour.12 Les mesures proposées par Levashev furent favorablement accueillies par le commandement, mais, déjà à son arrivée en Aout 1855, l'agonie de Sévastopol tirait à sa fin. Le nombre de fusils convertis était très faible: à la fin des hostilités en 1856, seul environ 5% des fusils lisses d'un régiment de ligne typique avaient reçu des hausses pour le tir de balles Nessler.13

L'effet cumulatif de toutes ces condtions fut qu'en janvier 1853, l'année ou débute la Guerre de Crimée, l'armée russe, qui aurait dû posséder 1.014.959 fusils à percussion, n'en avait que 532.835, soit un déficit de 47.5%; en ce qui concerne les fusils rayés, le chiffre statutaire aurait dû se situer à 37.318, mais il n'y en avait que 6.198 — un déficit de 31.120, ou 83.3%.14 Les difficultés technologiques de la production de fusils rayés étaient clairement liées à cette pénurie.

Solutions: Munitions

La balle Nessler est un projectile spécial, conçu pour donner aux fusils lisses la possibilité de tirer jusqu'à 400 mètres, doublant pratiquement leur portée. C'est une balle cylindrique qui, comme la balle Minié, fonctionne par expansion d'un évidement central sous la pression des gaz. Annulant le « vent » de cette façon, la balle Nessler poursuit une course moins aléatoire que celle d'une balle sphérique normale. Mais la balle Nessler — qui, du point de vue technique est certainement une notable réalisation — n'est essentiellement qu'un pis-aller. Son niveau de précision est très faible et, de surcroît, les fusils lisses, auxquels la balle Nessler est destinée, ne possèdent pas normalement de hausse, rendant son emploi encore plus problématique.

L'intérêt de la balle Nessler pour nous est qu'elle révèle tout l'impact de l'introduction des fusils rayés. L'avènement de ces armes redoutables provoque des conséquences à court et à long terme — la balle Nessler relève du premier type. Les Russes — souffrant déjà d'une très grave pénurie de fusils rayés — vont beaucoup miser sur l'introduction très in extremis du palliatif que leur offre la balle Nessler en améliorant, à un degré minime, le rendement de leurs fusils lisses. Le véritable choc de l'effet des fusils rayés produit toute une série de contre-mesures russes, et l'adoption de la balle Nessler fut l'une des plus importantes.

Au cours d'une sortie devant Sévastopol en novembre 1854 les Russes capturèrent un soldat français qui portait dans sa giberne un paquet de balles Nessler. Il apprit à ses ravisseurs que ce projectile était une nouvelle munition secrète.

Mais si la balle Nessler constituait un secret pour les défenseurs de Sévastopol, il n'en était pas de même pour le commandement de l'armée russe à Saint-Petersbourg. En effet, le même agent qui accomplissait des démarches pour « obtenir » les dessins techniques des nouvelles machines à rayer de la Manufacture Royale de Belgique, avait déjà réussi à se procurer 2 spécimens de balles « ...dont le numéro 1 est à l'usage de fusils lisses. Cette invention augmente la portée ordinaire de ces fusils, dont l'infériorité est aujourd'hui généralement reconnue. » 15

Avec le stimulus des défaites de l'Alma, d'Inkerman, des déboires continuels devant les « bataillons infernaux » alliés à Sévastopol, qui ne cessent de martyriser les canonniers et officiers russes, les autorités impériales vont réagir à grande vitesse. Grâce aux informations fournies par leurs agents et celles tirées de prisonniers français, on met sur pied un programme d'urgence.

Ce programme verra se dérouler des épreuves parallèles autour de Sévastopol et Saint-Petersbourg. À partir de ces résultats, le Comité pour l'Amélioration des Fusils prit la décision de fournir des moules à balles aux unités afin qu'elles pussent utiliser la balle Nessler avec l'immense majorité de l'infanterie armée du fusil lisse tirant la balle sphérique ordinaire. En même temps, les autorités de Sévastopol et Saint-Petersbourg vont en urgence développer et tester des modèles de hausse aptes à l'utilisation avec la balle Nessler. Finalement, la nouvelle balle entra en service chez les Russes. Les péripéties de cette histoire peuvent encore éclairer la nature inédite des changements opérés par l'introduction des nouvelles armes à feu portatives et leur interaction avec les structures socio-politiques russes.

Le 26 novembre 1854 (ce qui correspond au 8 décembre du calendrier occidental) le chef de l'état-major de l'armée du Sud en Crimée, Semiakin, signa un ordre chargeant le chef de l'artillerie de la garnison Pihelstein d'introduire en service pour les fusils lisses la balle conique évidée (la balle Nessler).16 Déjà dans le courant de l'hiver 1854-1855, les Russes préparèrent 16 moules à balles Nessler et coulèrent autour de 200.000 balles, qui furent distribuées parmi de différentes troupes près de Sévastopol.

Les résultats apportés par l'utilisation de ces nouvelles munitions furent encourageants; le 20 décembre 1854 le commandant en chef Menshikov notait que:

« Le feu de nos fusils ces derniers temps est très efficace, grâce à l'utilisation de la balle allongée et évidée à longue portée. Cette réussite a apporté beaucoup de satisfaction à nos tirailleurs. Nous nous efforçons par tous les moyens de produire ces balles en d'aussi grandes quantités que possible. » 17

Il est important de signaler qu'à cette époque — à peine un mois après la capture du prisonnier français — la fabrication et l'usage des balles Nessler s'étaient répandus quasi-spontanément dans les unités de combat. Le commandement de Sévastopol, a fortiori celui de Saint-Petersbourg, ne faisaient qu'approuver et suivre un mouvement qui provenait, en fait, de leurs subordonnés.

Pour qu'une machine foncièrement bureaucratique et très hiérarchisée comme l'était l'armée russe prenne des mesures d'urgence il fallait, comme condition sine qua non, que la protection de personnages très haut placés puisse « court-circuiter », ou du moins « lubrifier », les lourds engrenages de l'organisation et de l'administration militaire de l'empire. Dans l'affaire de la balle Nessler — ou, comme l'appelaient les Russes, la balle française — il fallut encore non seulement qu'une, mais deux, personnalités importantes s'impliquent dans la question.

Le Grand Prince Michel Nicolaewich — l'un des fils de l'empereur — passa par Toula en revenant de Crimée. Une lettre du directeur de la manufacture impériale d'armes de Toula, Samson, nous rapporte les détails suivants:

« ... dans la nuit du 21-22 décembre 1854 vers deux heures et quart, je fus convoqué à l'Hôtel de la Poste par Son Altesse le Grand Prince Michel Nicolaewich et reçus personnellement l'ordre de préparer pour le compte de Son Altesse 11 moules à balles pour le coulage de balles d'un modèle qui me fut fourni par Son Altesse à cette même occasion. De ces 11 moules, 10 devaient être expédiés à Sévastopol, et l'autre au département de l'artillerie à Saint-Petersbourg. Son Altesse s'informa aussi de la manière dont allaient les choses à la manufacture et, vers trois heures moins quart, partit pour Saint-Petersbourg par le pont. » 18

Le Prince continua à suivre les événements à Sévastopol par l'intermédiaire de son adjudant en Crimée, le comte Levaniouv, qui l'informa ce même hiver que « Les nouvelles balles se fabriquent déjà en d'assez grandes quantités, on en coule chaque jour jusqu'à 20.000; une partie a déjà été distribuée aux régiments dans les tranchées, et elles se sont montrées excellentes... » 19

Le nouveau commandant de la garnison de Sévastopol, le Baron Osten-Sacken, renforçait l'impression positive de la balle Nessler dans une lettre du 23 janvier 1855 au haut commandement de l'artillerie à Saint-Petersbourg:

« La nouvelle balle à tige [la balle Nessler], éprouvée par les forces de la garnison, se revèle remarquablement efficace, ne provoquant aucun dommage aux fusils. Les soldats s'enthousiasment de sa longue portée et avec une volonté inhabituelle s'exercent au tir. Les prisonniers pris à l'ennemi disent qu'ils ont déjà remarqué un changement dans notre armement et que notre feu s'est fait beaucoup plus efficace. » 20

Dans la même lettre Osten-Sacken priait la direction de l'artillerie de lui permettre de créer une commission chargée d'étudier la question de ces nouvelles munitions pour les fusils lisses et « ... d'éviter tout malentendu pouvant originer par conséquence. » Osten-Sacken proposait d'y nommer deux colonels des bataillons de tirailleurs et, parmi d'autres, l'adjudant du Prince Michel Nicolaewich, le comte Levaniouv.

La proposition d'Osten-Sacken reçut un avis favorable, et une commission chargée spécialement d'étudier et de conduire des épreuves sur 1) la portée des nouvelles balles (hémisphériques avec tige, et cylindro-conique avec culot) en contraste avec la portée des balles ordinaires sphériques; 2) la comparaison de ces trois types de balles par rapport à la justesse de tir; 3) la détermination de la quantité de poudre nécessaire à leur tir; et, 4) la détermination de dommages éventuels liés à l'utilisation de ces nouvelles balles dans les fusils lisses.

Deux pelotons du régiment de Boutirsk furent affectés à ces épreuves de tir, qui eurent lieu dès le 29 janvier 1855, du côté nord du port de Sévastopol. Deux cibles en bois mesurant 1,96 mètre de haut par 9,28 de long et de 50mm d'épaisseur, distantes d'environ 35 mètres, furent construites. 25 coups furent tirés avec chaque type de balles à des distances allant de 300 à 900 pas (environ 210 à 630 mètres).

Au cours de la première journée d'épreuves, la balle Nessler, d'un poids de 32 grammes avec une charge de poudre de 8,5 grammes, et la balle cylindro-conique à culot, d'un poids de 45 grammes et une charge de 8,5 grammes, furent tirées à des distances variant de 500 à 700 pas (environ 350 à 500 mètres).

Avant d'analyser les résultats de cette première journée, il faut observer que l'arrangement des cibles — disposées en lignes avec un écart — démontrait déjà que les Russes avaient saisi l'une des particularités fondamentales du tir de ces munitions avec les fusils lisses: sa trajectoire peu tendue (en raison de la faible vitesse initiale du projectile), très courbe, et donc la difficulté inhérente de l'estimation des distances. Il était plus réaliste, alors, d'installer deux cibles afin d'arriver à un calcul plus réel des capacités de ces munitions.

La balle Nessler réalisa la meilleure note des deux balles; à 350 mètres elle frappait les deux cibles avec un taux de justesse global de 44%, dont 32% pour la première cible; de ces tirs, 18% pénétrèrent complètement les cibles. À 500 mètres, le taux de justesse atteignait encore 20%, de nombreuses balles pénétrant les cibles à la profondeur de 25mm, d'autres les perforant complètement.

La balle cylindro-conique à culot frappait la cible avec un taux de précision de 22% à 350 mètres, mais n'arrivait pas à percer la cible. À 430 mètres sa précision tombait à 4%, avant de revenir à 16% à la portée de 500 mètres; de nombreuses balles frappaient le sol devant les cibles, et celles qui les atteignaient les frappaient de flanc, indiquant qu'elles tournoyaient au vol.

Deux jours plus tard, le 31 janvier 1855, une nouvelle série d'épreuves eut lieu. Cette fois le tir se fit individuellement aussi bien que par pelotons en feu de deux rangs, par des soldats ayant déjà pratiqué le tir avec les balles à expansion. L'épreuve comparait la balle sphérique ordinaire et la balle Nessler, tirées avec le fusil lisse ordinaire à des portées variant de 400 à 900 pas (environ 280 à 630 mètres).

Les résultats confirmèrent la supériorité de la balle Nessler; quoiqu'à des distances de 280 et 350 mètres elle était quasiment à égalité avec la balle sphérique ordinaire, avec des taux de précision de 17 à 20%, à partir de 400 mètres, l'avantage de la balle Nessler se creusait: trois fois supérieure à 420 mètres; passée cette distance, la balle sphérique n'arrivait plus à toucher les cibles du tout. En termes de force de frappe, la balle sphérique perdait sa force après 350 mètres, distance à laquelle elle n'arrivait plus à pénétrer les cibles, rebondissant à leur surface. La balle Nessler, par contre, arrivait à pénétrer le bois de 25mm même à une portée de 560 mètres, et de 12,7mm à 630 mètres.

Une épreuve finale par la commission de Sévastopol eut lieu le 1er février 1855. Cette fois on compara de nouveau la balle Nessler à la balle cylindro-conique avec culot à des portées maximales. Au total 125 coups furent tirés avec chaque balle à 500, 560, et 630 mètres. La supériorité de la balle Nessler fut encore plus marquée cette fois-ci; elle atteignait 20%, 8%, et 4% à ces trois distances, conservant une puissance adéquate. La balle cylindro-conique, en revanche, ne parvenait pas à toucher les cibles, même une fois sur 125 coups, la plupart des tirs frappant la terre devant les cibles.

Parallèlement à cette épreuve de tir, les deux modèles de balles furent soumis à un test d'usure. Deux fusils lisses réglementaires tirèrent chacun 100 coups avec la balle Nessler et la balle cylindro-conique à culot. Ensuite, les fusils furent démontés, leurs canons et culasses examinés. Aucune usure inhabituelle ne fut détectée.

La commission de Sévastopol publia un « journal », ou rapport, sur les épreuves ayant eu lieu du 29 janvier au 1er février 1855. Ses premières conclusions étaient que: 1) la balle Nessler porte au-delà de 900 pas (environ 630 mètres), la balle cylindro-conique à culot pas au-delà de 700 pas (environ 500 mètres), et la balle sphérique ordinaire pas à plus de 500 pas (environ 350 mètres); 2) la justesse de tir de la balle Nessler est supérieure à celle de la balle cylindro-conique à culot: cette dernière a souvent tendance à tourbillonner en plein vol, frappant la cible latéralement de ce fait, tandis que la balle Nessler frappe toujours correctement, de front; la balle Nessler et la balle sphérique ont un taux de justesse égal à une portée inférieure à 500 pas (350 mètres); 3) si les fusils sont vieux et usés, une charge de poudre de 9,5 grammes est nécessaire, si les fusils sont en bon état, la charge peut être réduite à 8,5 grammes; 4) l'utilisation de ces nouveaux modèles de balles ne provoque pas d'usure inhabituelle des fusils.

Fondé sur ces constatations, l'avis de la commission fut que la balle Nessler offrait, à tous égards les meilleurs résultats, tant par sa portée que par sa justesse. Les balles Nessler recueillies sur le champ de tir montraient que leur évidement intérieur avait, au cours du tir, subi une expansion symétrique, assurant ainsi l'élimination du vent et donc de meilleures caractéristiques balistiques. La commission concluait que: « L'adoption [de ces balles] dans les forces apporte l'avantage escompté, parce que le but principal est d'envoyer des balles à de plus grandes distances. » 21

Cependant, la confirmation par la commission de Sévastopol de la réelle supériorité de la balle Nessler sur les autres projectiles pour le fusil lisse ne représentait qu'un pas préliminaire à son adoption formelle et à grande échelle par l'armée russe. Il restait à élaborer un appareil de visée, une hausse, adaptée à cette balle. Et, parce qu'en fait, deux modèles légèrement différents de la balle Nessler étaient tombés aux mains des Russes — l'un par les prisonniers, l'autre « ... envoyé par nos agents à l'étranger » (vraisemblablement l'agent en Belgique dont nous avons déjà évoqué le rapport) — le Comité pour l'Amélioration des Fusils décida qu'il fallait aussi décider laquelle de ces deux variantes de la balle Nessler serait adoptée.

Une nouvelle série d'épreuves eut lieu sur le terrain militaire de Volkov, près de Saint-Petersbourg. Cette fois-ci on utilisa encore la balle sphérique ordinaire comme référence, aussi bien que les deux modèles de balle Nessler qui, hormis la dimension de leur évidement, étaient identiques. Les tirs s'effectuèrent à des distances variant de 300 à 600 pas (environ 210 à 420 mètres) sur trois cibles de mesure différentes (1,73x1,07; 2,14x2,14; 2,14x10,71 mètres).

Les résultats des épreuves de Volkov ne correspondent pas totalement à ceux obtenus par la commission de Sévastopol. Au cours des épreuves de Saint-Petersbourg les taux de précision atteints par les balles Nessler étaient au moins 2 ou 3 fois supérieurs à ceux réalisés par la balle sphérique ordinaire à toutes distances, tandis qu'à Sévastopol, ces deux types différents de balle restaient à égalité à des portées allant jusqu'à 400 pas.

Tandis que les deux modèles de la balle Nessler obtenaient des résultats quasiment identiques (avec, toutefois, une très légère supériorité du modèle au petit évidement), la balle sphérique ordinaire était 53% moins précise à 210 mètres, 59% moins précise à 280 mètres, de 65% à 77% moins précise à 350 mètres, et 80% moins précise à 420 mètres.

À quoi attribuer la différence entre les deux épreuves de Sévastopol et de Volkov? la supériorité encore plus marquée de la balle Nessler dans cette dernière? Nous ne saurions répondre à cette question de manière certaine, mais pouvons tout de même suggérer quelques explications. La taille des cibles n'était pas tout à fait identique — dans les épreuves de Volkov, la plus grande mesurait à peu près 23m20 au total, contre 18m20 pour celle de Sévastopol. Peut-être les balles n'étaient-elles pas rigoureusement identiques. Et, certainement, un facteur potentiellement critique: l'habileté relative des tireurs. Toutefois, malgré ces petites fluctuations statistiques, les deux épreuves démontrent clairement que même lorsqu'il s'agit de frapper des cibles relativement étendues — 2 mètres de hauteur sur 10 de largeur — la balle sphérique ordinaire ne valait presque rien au-delà de 350 mètres.

La seconde partie des épreuves de Volkov se pencha sur l'importante question des hausses. En Russie — comme d'ailleurs en France ou en Angleterre — les simples fusils lisses d'infanterie n'avaient pas initialement d'appareil de visée: il y avait simplement un guidon, une petite projection métallique au bout du canon pour indiquer le pointage. Les nouvelles balles à longue portée imposaient la nécessité de doter les fusils lisses d'un système de visée qui permettrait au tireur de déterminer avec plus de précision l'angle d'élévation approprié pour atteindre la distance voulue.

Les Russes auraient naturellement pu adapter la hausse de Hesse, qu'ils utilisaient pour leurs fusils rayés depuis 1852, aux fusils lisses pour le tir de la balle Nessler. Mais le montage d'une hausse si complexe et coûteuse sur une arme d'une capacité balistique aussi faible qu'un fusil lisse équivalait à un contresens.

En vue de ces considérations et du résultat des épreuves, le comité arriva à ses conclusions finales: 1) bien que la balle Nessler puisse effectivement atteindre des portées allant jusqu'à 1000 pas (environ 710 mètres) ce tir est très difficile, obligeant le tireur à tenir la crosse non contre l'épaule, mais encore plus bas, sur la poitrine; par conséquent, le tir de cette balle au-delà de 420 mètres a peu d'utilité; 2) étant donné la complexité de hausses telles celle de Hesse ou du modèle français « ... dont l'usage demande [une] dextérité et une connaissance qu'on ne peut attendre de n'importe quel soldat... »; une hausse simplifiée adéquate au tir jusqu'à 420 mètres et conçue par le comité devait être utilisée. 22

Soulignant une fois de plus la nature vitale, la priorité absolue, attribuée à l'amélioration urgente des armes portatives de l'armée, l'empereur Nicolas I avait déjà ordonné l'arrêt de la fabrication des balles sphériques ordinaires dans les parcs et les dépôts avant la publication finale des résultats des épreuves le 3 février. En approuvant l'avis du comité, l'empereur observait dans une déclaration: « Très bien; [il est] indispensable de commencer à couler ces balles dans toutes les unités aussi rapidement que possible; mais fournir des hausses demande une attention spéciale, c'est à peine possible par les unités, peut-être dans les fabriques... » 23

Cette déclaration du Tsar fut un des derniers actes officiels de Nicolas I; il mourut le 30 février 1855. La succession compliqua nécessairement la réalisation des directives du comité; ainsi, il fallut attendre la circulaire du département de l'inspecteur du 30 mars 1855, pour que l'utilisation de la balle Nessler en remplacement de la balle sphérique, soit officiellement signifiée aux troupes. En général, il semble que la balle entra en service dans le courant du mois d'avril 1855 — tout en ayant été fabriquée et utilisée de façon spontanée et partielle par des regiments individuels faisant partie de la garnison de Sévastopol, à partir de décembre 1854.

En commentant ces épreuves, nous pouvons faire plusieurs observations. Ce qui saute aux yeux c'est qu'outre le souci évident de donner à l'infanterie régulière une capacité de tir accrue, il existait chez les autorités russes une très forte motivation pour trouver une solution aussi simple et polyvalente que possible. Ceci explique pourquoi elles firent de grands efforts pour voir si la balle évidée à culot pouvait aussi être utilisée dans les fusils lisses: le but était de trouver une solution unique pour satisfaire les besoins en munitions, une balle apte à l'utilisation par l'infanterie de ligne armée de fusils lisses, et les bataillons de chasseurs armés de fusils rayés. Mais hélas, comme en France, en essayant de simplifier les choses et d'épargner l'argent à l'excès, on finissait par les rendre, en fait, plus compliquées et plus coûteuses...

On peut concevoir qu'expérimenter, fabriquer, et adopter à grande échelle et en pleine guerre une nouvelle balle pour l'infanterie représente un tour de force pour n'importe quelle armée. Et il faut reconnaître que pour un organisme aussi hiérarchique et plein d'inertie que l'armée russe, relever ce défi fut une réalisation notable. Mais ce processus ne se fit pas sans à-coups et, comme dans le cas de la production en urgence des fusils rayés, ces problèmes étaient symptomatiques des conditions spéciales liées à la mutation technologique abrupte que représentait l'émergence des armes de précision à cette époque.

Concernant l'introduction de la balle Nessler par les Russes, les problèmes principaux residaient dans les modes et moyens de production. Comme nous l'avons déjà vu avec les problèmes issus de la fabrication de la balle belge du colonel Timmerhans, une difficulté centrale fut la confection des moules à balles. Une complication supplémentaire dérivait du fait qu'au départ la balle Nessler fut produite indépendamment et en quantités variables par des unités différentes.

Un rapport officiel signé du général Gorchakov, commandant des forces russes autour de Sévastopol, signale certaines des implications de ces problèmes: « En comparaison avec les règles impériales promulguées, les règles adoptées par les troupes locales sont irrégulières; par conséquent, toutes les cartouches déjà produites ici doivent être considérées comme non conformes. Mais, puisque la quantité de cartouches déjà préparée est très considérable et le coût d'une transformation impliquerait de nouvelles dépenses budgétaires, j'ordonne aux unités, parcs, et garnisons de s'abstenir de transformer les cartouches inconformes en leur possession, de préparer les nouvelles cartouches selon les règles décrétées dans l'ordonnance. » 24

Les normes officielles du département de l'artillerie à Saint-Petersbourg spécifiaient exactement les dimensions et la préparation des balles et des différences majeures existaient, effectivement, entre le modèle réglementaire adopté dans la capitale et ceux introduits indépendamment à Sévastopol. De légères variations de poids (balle ou charge), la façon précise de découper et gommer le papier constituant la cartouche n'avaient pas nécessairement d'influence sur l'efficacité de la balle. Toutefois, si le projectile lui-même était empaqueté sens dessus dessous dans la balle conforme, et de façon opposée dans les autres cartouches, des dégâts pouvaient s'ensuivre... Naturellement, ce type de problème — pour l'immense majorité de l'armée russe, l'infanterie de ligne armée du fusil lisse — n'avait jamais existé avec la balle sphérique ordinaire, et constituait de ce fait, une nouvelle complication difficile à gérer pour des artificiers et armuriers régimentaux déjà débordés et souvent insuffisamment formés.25

Ces difficultés de coordination et de standardisation n'étaient malheureusement pas les seules, ni les plus graves, pour les autorités militaires russes. Les manufactures impériales étant déjà surchargées par d'autres commandes encore plus urgentes — notamment la production des fusils rayés — le haut commandement de l'armée de Crimée se tourna vers des entreprises privées à Kerch, Odessa, au chantier naval de Nicolaev, pour la production de moules à balles du modèle Nessler pour huit divisions et les parcs mobiles et immobiles d'artillerie.

Notre examen de la documention indique que les efforts du commandement de l'armée de Crimée pour aiguillonner son urgent besoin de moules à balles sur l'arrière ne furent pas pleinement couronnés de succès:

« Au cours de mon examen et inspection des moules à balles obtenues d'Odessa, il se trouva que les balles coulées dans ces moules ont un poids moyen non de 7 zolotniks [30,2 grammes] mais de 7,3 à 7,4 zolotniks [ 31,5 à 31,9 grammes]; qui plus est, ces moules s'élargissent avec un usage même peu intensif, et les balles sortent avec un poids et un diamètre encore plus inconforme. » 26

Il semble que le plus souvent le problème n'était pas la mauvaise qualité des nouvelles moules à balles Nessler, mais plutôt leur absence totale: on n'arrivait pas à les fabriquer, ni à les livrer assez vite. Faute de moules, certains commandants russes essayèrent d'obtenir au moins des balles Nessler toutes faites. À ce titre, nous voyons qu'en réponse à l'une de ces demandes répétées pour des balles Nessler, le responsable d'un des parcs d'artillerie en Crimée, Serjputovski, déclarait:

« Si nous distribuons ces balles maintenant, il pourrait alors facilement arriver qu'au jour d'une bataille les parcs ne seront pas en l'état de satisfaire le besoin des troupes, d'autant plus qu'à ce jour ni même un seul moule à balles n'a été livré dans les parcs mobiles... » 27

Les rapports russes confirment qu'un manque de personnel dans les dépôts aussi bien que dans les parcs ralentissait la fabrication des cartouches, même si par quelque miracle ils possédaient les moules à balles Nessler. C'est dans le but d'y remédier que Gorchakov signa un ordre portant le nombre de soldats détachés au service des dépôts et des parcs de 175 à 300 hommes par régiment.28

On était donc arrivé à une situation paradoxale où les régiments de ligne au front — déjà minés par des pertes dûes aux batailles, et à la maladie — se voyaient obligés de déléguer une fraction non négligeable de leurs compléments pour aller soutenir les échelons logistiques de l'armée.

En même temps, les grands espoirs des Russes de tenir en la balle Nessler un atout pour rééquilibrer leur infériorité en puissance de feu face à l'infanterie anglaise et française rencontraient d'autres revers. Un mémorandum établi par un chef d'artillerie et datant du 23 juin 1855 rapporte toute une série de problèmes:

« Avec des tirs fréquents, malgré le fait que les balles soient graissées, les canons s'encrassent à tel point qu'après 10 coups les balles n'entrent plus qu'à peine, et, par conséquent il s'ensuit une explosion dans la partie supérieure du canon...Les balles ont dans leur partie inférieure des parois trop épaisses qui, au moment du tir, se déchirent souvent en s'envolant du canon... Dans la 10ème division, les canons des fusils ont souvent explosé avec l'utilisation de la balle française... dans les 6ème, 9ème, 10ème, et 1ère divisions, il n'y a toujours pas de moules à balle Nessler. Dans les autres divisions il y a en partie des moules à balles envoyées par l'état-major du quartier général, et des balles préparées aux comptes des régiments, mais une grande part ne sont soit pas utilisables, soit abîmées. Dans la 14ème division des nouvelles balles furent reçues, mais maintenant, dans cette condition de pénurie, on utilise de nouveau la balle sphérique. » 29

Pour tenter d'éclaircir les problèmes soulevés par ce bilan accablant, l'état-major du haut commandement de Sévastopol nomma directement un inspecteur, l'adjudant Obolenski. Obolenski alla en personne dans les régiments et découvrit que les incidents relevés dans le mémorandum du chef d'artillerie résultaient certainement d'une erreur de calibrage; certains moules aux mains des unités devaient avoir des dimensions non conformes — comme l'avait signalé le chef du laboratoire régimental — et produisaient par conséquent des balles légèrement trop grandes. En revanche, quelquefois, notait Oblonski, cette inexactitude de dimensions n'était pas légère: il avait retrouvé dans la giberne de certains soldats des balles Nessler qui n'entraient pas du tout dans le canon, tant leur calibre était fort. Il faut se souvenir que la balle Nessler, tout comme la balle Minié ou la balle Timmerhans, est un projectile auto-forçable: elle doit entrer très librement dans le canon durant le chargement, c'est seulement au moment de la détonation, sous l'impulsion des gaz, que les parois de son évidement se dilatent et que son diamètre s'élargit, éliminant le « vent », la distance entre la balle et la circonférence intérieure du canon. Mais si l'ajustage entre la balle et le canon était trop juste même avant la détonation, des avaries graves pouvaient survenir...

L'une des plus sérieuses impliquait que la poudre détonât lors du tir, alors que la balle restait coincée en un point du canon; le tireur non averti pouvait alors charger une nouvelle balle, empilée sur l'autre. Les canons de l'époque étant très longs, une telle méprise pouvait se produire plus facilement qu'on ne pourrait l'imaginer, surtout au combat. Mais un chargement multiple était extrêmement dangereux pour le tireur, ses voisins et, bien entendu, son arme. Le canon, sujet à une énorme pression, pouvait facilement exploser...

Il est difficile d'évaluer avec précision l'effet réel du programme de production de la balle Nessler par les Russes en Crimée. Certainement, des centaines de milliers de balles furent produites dans un délai des plus courts, et le commandement eut des propos élogieux pour la nouvelle munition. Les témoignages contemporains confirment que le tir des Russes était souvent efficace, mais il est impossible d'établir de façon positive dans quels cas il s'agissait bien du tir de balles Nessler.30 Il est possible que l'effet de la balle Nessler était tout aussi psychologique que matériel: en la fournissant à leurs troupes, les Russes accomplissaient tout de même un geste concret pour renforcer le moral de leurs soldats, ébranlé par les défaites à répétition.

Les fusils rayés à tige ou à balle expansive, qui jouèrent un si grand rôle dans la Guerre de Crimée, représentent bel et bien une nouvelle étape dans l'histoire des armes à feu portatives militaires: un progrès en portée, en puissance, mais surtout en précision, sans équivalent dans les cinq cents ans qui séparent la bataille de l'Alma de la bataille de Crécy.

Mais ce bond en avant des capacité balistique requiert aussi des modes de fabrication des armes, comme des munitions, fondamentalement différents de ceux rencontrés auparavant: une production mécanisée. Seules des machines — outils peuvent fabriquer ces armes et ces munitions assez exactement, rapidement, et économiquement. L'avènement de ces armes est donc tout aussi bouleversant à l'intérieur des manufactures qu'il l'est sur le champ de bataille: en un endroit comme dans l'autre, le paysage allait nécessairement subir une profonde mutation. Cette mutation allait aussi inévitablement engendrer des difficultés.

Chacun des trois belligérants principaux fut confronté à ces difficultés technologiques et industrielles, et chacun releva le défi d'une manière différente. La France, lancée la première dans la modernisation de l'armement portatif, poursuit sa politique d'expédients et de remèdes limités: augmentation de la production par engagement exceptionnel d'ouvriers militaires, transformation de fusils anciens, et utilisation de la balle Nessler. L'Angleterre, quant à elle, realise une politique beaucoup plus ambitieuse: achat d'armes à l'étranger et construction en urgence d'une fabrique mécanisée à Enfield, grâce au « kidnapping » d'ingénieurs américains. La Russie, acculée à une situation très grave, utilisera tous les moyens possibles pour rattraper son retard technologique : achats à l'étranger, élargissement des capacités industrielles, introduction de la balle Nessler, jusqu'à l'offre de primes aux soldats russes pour la collecte de fusils rayés étrangers capturés...



1 Graf, S., Fabriques d'Armes, Kaliningrad, 1967, p. 323.
2 Histoire de la Fabrique d'Armes de Toula, Moscou, 1973, p. 50.
3 Edwards, William B., op. cit., p. 314.
4 Dossiers de l'Armée du Sud, 1855, n. 51.
5 Iakovlev, L., op. cit., p. 18.
6 Lugin, V., "Maintenance des Armes à Feu en Temps de Guerre", Artillerisky Journal, n. 2, 1857, p. 129.
7 Archives du Musée de l'Artillerie de Saint-Petersbourg, ?. 14 ?. 342 [Fonds 14 Dossier 342] 1854-1860, p. 3.
8 14. 342 1854-1860, p. 281-290.
9 Musée d'Art et d'Industrie de Saint-Étienne, Archives de la Manufacture d'Armes de Saint-Étienne, Carton 14 « Correspondance », Lettre du 28 septembre 1855.
10 Bradley, Joseph, Guns for the Tsar: American Technology and the Small Arms Industry in 19th Century Russia, De Kalb (Illinois), 1990, p. 51.
11 Fedorov, V., L'Armement de l'Armée Russe pendant la Campagne de Crimée, Saint-Petersbourg, 1904, p. 28.
12 C. 2 O. 4 [Section 2, Carton 4], 1855, n. 111.
13 Fedorov, V., L'Armement de l'Armée Russe pendant la Campagne de Crimée, op. cit., p. 26.
14 Beskrovny, L. G., L'Armée et la Flotte Russe au 19ème Siècle, Moscou, 1972, p. 163.
15 14. 342 1854-1860, p. 3.
16 Dossiers de la Campagne de Crimée, 1854, n. 39
17 Dossiers de l'État-Major de l'Intendance, 1854, n. 2390-8944.
18 Ibid.
19 Ibid.
20 Dossiers de la Campagne de Crimée, 1854, n. 39.
21 Ibid.
22 Dossiers du Département de l'Artillerie, Comité de Science Militaire, 1855, n. 16.
23 Dossiers de l'État-Major de l'Intendance, 1854, n. 2390-8944.
24 Dossiers de la Campagne de Crimée, 1854, n. 39-162.
25 Fedorov, V., L'Armement de l'Armée Russe pendant la Campagne de Crimée, op. cit., p. 88.
26 Dossiers de la Campagne de Crimée, 1854, n. 32, Rapport au Chef de l'Artillerie de l'Armée de Crimée par le Commandant du Laboratoire Régimental Numéro 2.
27 Ibid.
28 Dossiers de la Campagne de Crimée, 1854, n. 39-162.
29 Dossiers de la Campagne de Crimée, 1855, n. 22-253.
30 Naturellement, si la portée indiquée du tir est supérieure à 400 mètres il est pratiquement certain qu'il s'agit en fait d'une balle expansive ou pleine tirée par un fusil rayé, plutôt que d'une balles Nessler tirée d'un fusil lisse.
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