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  Wars : French Campaign of 1859

Malheureusement, l'héritage de la Guerre de Crimée fut minime dans son influence sur l'armement et la tactique de l'armée française. L'Historique du Service de l'Artillerie observait très ouvertement en 1858 que: « le fusil d'infanterie [le fusil lisse] a rendu peu ou point de service »; ce qui est très fort si l'on se souvient que cette arme équipait tout de même 83% des forces françaises en Crimée!1 Cela équivaut bien à dire qu'une proportion écrasante de l'infanterie — les régiments de ligne — n'ont que peu contribué militairement, cédant le rôle décisif aux forces d'élite, zouaves, turcos, et autres chasseurs, armées du fusil rayé.

Mais bien qu'on eut reconnu l'efficacité du fusil rayé, cette prise de consience ne se traduisit pas en évolutions tactiques; plus pernicieusement, on renforça l'idée que le succès dépendait de la fougue, de l'intrépidité de ruées offensives. Il ne semble pas y avoir eu, non plus, une compréhension de ce que représentait stratégiquement et tactiquement la spirale des progrès technologiques. L'expérience africaine — bien plus longue et étendue que celle de Crimée — faisaient croire que l'audace, le courage, et la débrouillardise, davantage que le matériel, suffisaient à la victoire.

1859: « comme autrefois... »

Si à l'intérieur de l'armée française elle ne changea pas grand-chose, la Guerre de Crimée fut néanmoins un événement riche en conséquences dans bien d'autres sphères. L'une des conséquences des plus évidentes fut le retour de la France au centre diplomatique de l'Europe. Moins apparente mais, selon nous, parmi les plus importantes, fut l'apparition d'une nouvelle tendance tactique et stratégique dans l'art militaire. Cette tendance se développait, se renforçait, avec chaque année, chaque conflit. Quoique les accidents et incidents des guerres eussent pu quelque peu occulter ces tendances, cela ne les rendait pas moins réelles. La prépondérance de la puissance de feu comme facteur décisif dans le combat, annoncée par la Guerre de Crimée avec ses multiples conséquences, opérait un changement fondamental dans l'équilibre stratégique; ceux qui persistaient à fermer les yeux sur cet état de choses, continuant de poursuivre une politique belliqueuse avec des moyens et des conceptions devenues archaïques, courraient de grands risques...

La gageure de la campagne italienne, au premier coup d'oeil, était de taille. L'ennemi détenait déjà la Lombardie, facile à défendre, qu'il devait connaître parfaitement, en bon héritier du victorieux Radetsky de 1848. En outre, l'armée française en 1859 confronte un adversaire beaucoup mieux armé que les Russes en 1854: les Autrichiens possèdent un fusil rayé plus moderne que celui qui équipe l'infanterie française.2

La victoire de la France et du Piémont face à l'Autriche en 1859 semblait encore une fois confirmer la primauté militaire française: à Solférino et Magenta les fougueux français n'avaient-ils pas une fois de plus montré une irrésistible force offensive? Derrière la victoire, cependant, se cachent quelques symptômes inquiétants.

Tout d'abord, les Autrichiens ne sont pas au meilleur niveau sur le plan militaire que ce soit du point de vue de l'armement ou de la tactique. Leur artillerie est surclassée par celle des Français, équipés, en nombre limité il est vrai, de canons rayés modèle 1858. De plus, à part les bataillons de Jäger, les Autrichiens souffrent — comme les Russes en 1854 — d'un engouement prononcé pour le formalisme des évolutions du champ de mars: leur tactique ainsi que leur entraînement négligent la pratique des mouvements réels sur le terrain et sous-estiment l'importance du tir.3 Et, tout comme les armées anglaise, française, et russe, chacune souffrant parfois de l'influence trop pesante d'un Wellington, un Napoléon, ou un Suvorov, l'armée de Franz-Josef semble parfois écrasée par l'exemple de l'archiduc Charles. C'est donc pertinement qu'un observateur allemand pouvait dire en 1856 que:

« Est is keine Armee in Europa, welche in ihrer ganzen Charakteristik noch so viele mittelalterliche Erscheinungen zeigt, wie gerade die k.k. österreichische. »4

À part cela, nous devons remarquer que l'armée autrichienne reflète naturellement aussi la mosaïque d'ethnies composant l'empire danubien; le bouillon d'antagonismes — attisé par les sanglants épisodes de 1848 et 1849 — qui en résulte est loin d'avoir un effet mobilisateur sur la solidité morale de son commandement et de ses troupes.

Ils sont, de surcroît, en fort mauvaise posture stratégique: la Prusse reste hostile, se souvenant de l'humiliation d'Olmütz en 1850 et gardant naturellement aussi à l'esprit le contentieux fondamental de la primauté en Allemagne; la Russie n'a nullement oublié l'abandon, la neutralité « traîtresse » de l'Autriche à son égard pendant la Guerre de Crimée (trahison du point de vue russe, puisque l'aide du Tsar avait été une clé de la répression de la révolte hongroise par les Autrichiens en 1849 et de la sauvegarde du trône des Habsbourg); déjà se dessine le contentieux balkanique qui fera éclater la catastrophe de 1914, et, bien sûr, il y a aussi l'empire ottoman, toujours soupçonneux vis à vis de l'ennemi héréditaire: Vienne. L'Autriche est bel et bien cernée par des puissances plus ou moins malveillantes.

Nous voyons ainsi que les Autrichiens ne représentaient pas des adversaires très redoutables, surtout en raison de leur fragilité politique, stratégique et diplomatique. Une victoire française et piémontaise était donc logique.

Comme nous l'avons indiqué, la conduite française des opérations en 1859 nous laisse entrevoir quelques failles, dont l'une, l'incapacité à tirer les conséquences tactiques de l'introduction des fusils rayés au cours de la Guerre de Crimée, nous concerne directement.

La proclamation de Napoléon III aux troupes, le jour de son arrivée en Lombardie le 14 mai 1859, trahit le flou dans la conception tactique française, même quatre ans après les grandes batailles de Crimée:

« Je n'ai pas besoin de stimuler votre ardeur, chaque étape vous rappelle une victoire, en passant par Mondovi, Marengo, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, vous marchez dans une autre voie sacrée, au milieu de ces glorieux souvenirs...

Conservez cette discipline sévère qui est l'honneur de l'armée... Dans la bataille, demeurez compacts et n'abandonnez pas vos rangs pour courir en avant. Défiez-vous d'un trop grand élan: c'est la seule chose que je redoute. Les nombreuses armes de précision ne sont dangereuses que de loin; elles n'empêcheront pas la baïonnette d'être, comme autrefois, l'arme terrible de l'infanterie française... » 5

Cette proclamation mérite un soigneux examen. Trois éléments y sont d'importance primordiale: l'allusion à l'exemple napoléonien, l'injonction de « demeurer compacts », et la minimisation de l'efficacité des armes rayées à courte et moyenne portée.

D'emblée, il est tout à fait significatif que l'allusion aux grandes victoires de l'armée française sous son illustre oncle est plus que symbolique: Napoléon III insiste sur le fait que la baïonnette restera « comme autrefois, l'arme terrible », donc, il ne s'agit pas seulement d'une évocation à titre moral, mais de la recommandation d'un réel mode tactique.

En ordonnant à ses troupes de préserver un ordre et une formation compacte ou serrée, l'empereur retourne aussi au passé. C'est la vieille hantise de voir les troupes se dissoudre et devenir incontrôlables si elles se forment en lignes déployées ou en tirailleurs.

Finalement, et de notre point de vue, le plus curieux-cette phrase sur l'inefficacité des armes de précision. Elle est manifestement fausse, et il est difficile de croire que son inexactitude n'était pas évidente aussi pour l'empereur. Il est vrai que des troupes mal instruites ou inexpérimentées ont parfois tendance à tirer trop haut avec les fusils rayés, surestimant la distance sur leur hausse. Mais de déduire, à partir de ces cas spéciaux, et d'ailleurs assez facilement corrigibles, que les armes de précision « ne sont dangereuses que de loin » est une erreur grossière et fatale. Par des centaines d'épreuves, dans des douzaines de pays sur vingt ans avant 1859, il était clairement et indiscutablement démontré que la précision des armes rayées (et aussi des armes lisses) croît à mesure que la portée s'amoindrit. À des portées de 200 mètres ou moins, ces armes peuvent atteindre des taux de précision supérieurs à 90%. Non seulement leur précision est supérieure à ces courtes portées, mais leur pénétration, leur puissance d'arrêt, et leur létalité augmentent à mesure que la distance les séparant de leur cible se réduit. Le sens commun, les épreuves, la balistique et, surtout, les expériences incontestables en Crimée, ne laissaient subsister aucun doute: les armes rayées, les armes de précision, sont extrêmement meurtrières à portée courte ou moyenne. Aussi, ces propos de Napoléon III ont déjà à l'époque soulevé une discussion dans les rangs.6

Alors, comment expliquer ce non-sens de Napoléon III? Il se peut très bien que l'empereur ait été séduit par la thèse de certains militaires conservateurs, tels Laure, pour lequel le tir des fusils rayés « ne valait pas mieux que celui du fusil lisse » à moins de 300 mètres, ou qui prétendaient que l'emploi de la hausse était difficile. Mais il nous semble que derrière cette « dévaluation » du fusil rayé se cachait plutôt la crainte qu'une réelle appréciation de la nouvelle puissance de feu pouvait freiner, peut-être même arrêter, la pulsion offensive des troupes, qui hésiteraient à engager l'ennemi en un combat décisif et se contenteraient de tirer des coups de feu à longue distance en des échanges indéfinis et peu concluants. Avec l'attitude incertaine des autres puissances — surtout la Prusse —et les considérations de politique intérieure, il y avait grand intérêt à arriver à une décision militaire aussi rapidement que possible. Alors, pour une guerre décisive et rapide, il fallait aller de l'avant. Dans l'opinion du capitaine Lacapelle — un officier du plus haut niveau de compétence dans la question du tir et des armes à feu portatives — les paroles de l'Empereur doivent être vues dans cette optique:

« Napoléon III savait à qui il avait affaire; il parlait aussi pour tirer le meilleur parti possible de la qualité de ses soldats dans l'état de notre armement; il savait les Autrichiens médiocrement solides, médiocrement armés quoique beaucoup moins que nous. Il avait raison de parler ainsi, il ne pouvait parler autrement dans une proclamation d'entrée en campagne... mais ces paroles ne prouvent encore rien. Il se garderait bien de les répéter aujourd'hui à la veille d'une nouvelle campagne [Lacapelle écrivait ceci vers 1867-1868]. » 7

Dans cette campagne il y a trois combats qui nous intéressent directement: Magenta, Melegnano, et Solférino. Tous trois seront présentés comme des victoires françaises (les forces italiennes du roi Victor-Emmanuel n'ont joué qu'un rôle subsidiaire, même celles de Garibaldi). Mais, hormis le fait que dans chaque cas les Français sont restés en possession du champ de bataille, ces victoires parurent peu décisives et même des victoires à la Pyrrhus. Il est important de noter que cet état de fait tient essentiellement à l'effet des armes rayées sur le combat. Contrairement à la situation en Crimée, les Français auront à faire à un adversaire qui, comme l'évoquait Napoléon III dans sa proclamation, était armé de fusils rayés. Pas question, donc, de grandes victoires à petit prix, comme à l'Alma ou Inkerman; la vérité tactique du côté français est celle-ci: en l'absence d'un avantage significatif — mais, au contraire, en raison d'une infériorité nette sur le plan de l'armement portatif-sur l'infanterie adverse, il faut alors chercher autre part les conditions d'une supériorité matérielle.

Une chose est certaine: en 1859 la France n'a plus la supériorité des fusils rayés. Cette importante différence aura-t-elle une influence sur le déroulement du combat et sur le développement de la tactique?

MAGENTA

Premier grand affrontement de la campagne de 1859, la bataille de Magenta est une bataille très décousue que n'envisageaient ni les Français, ni les Autrichiens. Napoléon III préconisait un contournement des positions autrichiennes sur Magenta par le 2e corps d'armée commandé par le général Mac-Mahon suivant la rive gauche du Tessin et appuyé par la Garde Impériale et les 4e et 3e corps d'armée sous le commandement de Niel et Canrobert. La manoeuvre, effectuée le 4 juin, ne devait aboutir à une bataille que le lendemain. L'état-major français parait convaincu que les Autrichiens attendront docilement que les forces françaises se réunissent pour les prendre en étau.

Mais, le destin leur sourit cette fois-ci encore; les Autrichiens ont déjà décidé de se replier vers le nord-est. Cependant, ils sont encore plus lents à se replier que Mac-Mahon à avancer. Le 2ème corps d'armée rencontre alors beaucoup plus de résistance que prévu. Pour tendre la main aux grenadiers de Canrobert, Mac-Mahon élargit son front en développant ses régiments sur une ligne seulement.8 Simultanément, les autres corps d'armée passant le Tessin par une seule tête de pont risquent d'être fortement éprouvés par la résistance d'éléments autrichiens beaucoup plus nombreux qu'escompté. L'arrivée in extremis de Mac-Mahon à Magenta finit par disloquer la position ennemie. L'armée française sort victorieuse, mais seulement grâce à la valeur de ses soldats et au manque de résolution du commandant adverse, Gyulai (officier d'origine hongroise, ministre de la guerre 1849-1850). Sur le plan des opérations, la bataille est marquée par de troublantes fautes de communication, de coordination, par une certaine passivité. Tactiquement, les mêmes procédés de mouvements de choc offensifs à la baïonnette se prolongent, apparemment sans égard aux possibilités offertes par les fusils rayés armant désormais toute l'infanterie, ni au feu meurtrier des fusils rayés de petit calibre Lorenz aux mains des Autrichiens, qui frappe particulièrement les officiers.

La nature du terrain exerce elle aussi, une grande influence sur le combat. Comme l'observe l'historique officielle prussienne, rédigée sous la supervision de Moltke: « La contrée est particulièrement couverte; la vue ne peut aller que rarement au delà d'un champ ou d'une prairie, de quatre-cents à six-cents pieds carrés. En dehors des chemins les mouvements de troupes sont extrêmement difficiles, mêmes impossibles. » 9

Mais la tactique française n'exploite véritablement ni le terrain, ni son armement. Les formations d'attaque de l'infanterie utilisées reflètent la méconnaissance de la puissance de feu comme facteur décisif. Un sous-lieutenant du 45ème régiment d'infanterie, qui fait partie de la première division du 2ème corps de Mac-Mahon, nous en fait l'aveu: une avance en ligne de bataillons en masse précédés chacun d'une compagnie de tirailleurs à 100 mètres.10 Dans la deuxième division, chez les deux bataillons de chasseurs du général d'Espinasse, les dispositions sont à peu près les mêmes et le combat se fait aux plus courtes distances:

« Nous étions en colonne par peloton à distance de section; on marchait par échelons, avec le 2ème bataillon un peu en arrière, une compagnie de tirailleurs en avant... Arrivés à 150 mètres des autrichiens, l'on voyait distinctement du flottement dans leurs lignes; les premiers rangs se rejetaient sur les derniers... » 11

Il est vrai que les Autrichiens ne font pas non plus preuve d'une conception tactique, ou même d'une pratique, adaptée:

« ...le régiment était disposé en colonne par bataillons serrés en masse; il n'avait pas songé à se couvrir de tirailleurs et ne pouvait fournir instantanément qu'une quantité de feux assez limitée, ses premiers rangs firent un feu de peloton, suivis aussitôt par un feu à volonté. » 12

Peut-être n'était-ce là qu'une simple erreur — quoique de ne pas couvrir les masses de la protection d'une chaîne de tirailleurs, de ne pas procéder à une reconnaissance du terrain dans une contrée aussi opaque que ce coin luxuriant de la Lombardie paraît inexcusable — mais il est certain que l'incurie des Autrichiens sous ces rapports a certainement dû contribuer au succès français: le régiment autrichien battit rapidement en retraite. Apparemment l'élan français était irrésistible. Mais tout le monde n'était pas dupe des apparences:

« Mon avis est, qu'à Magenta, nous avons été très heureux; le pays couvert, dans lequel nous combattions, nous a favorisé... Je ne crois pas que nous aurions aussi bien réussi dans un pays découvert. Dans l'épisode [de la prise] du canon, les autrichiens ont été surpris; ils étaient comme ahuris; ceux que nous avons pris tenaient leurs armes dans leurs mains et ne voulaient ni les lâcher ni s'en servir. C'était là une attaque à la zouave qui, lorsqu'elle réussit, produit des résultats étonnants, mais si l'on n'est pas heureux il coûte quelquefois cher... » 13

Ardant du Picq a bien vu les choses: « ... lorsqu'elle réussit... »; cette contrée était recouverte de plantations denses et luxuriantes, l'ennemi ne disposait pas de champs de tir larges ou profonds, une attaque inopinée et menée avec brio pouvait donc réussir — et le niveau moral des Autrichiens ne devait pas non plus être étranger à ce genre de succès. Mais lors d'autres combats au cours de Magenta, dans des terrains qui favorisent moins l'attaque brusquée, les procédés tactiques restent les mêmes. Le général Lebrun décrit la formation du 15ème de ligne et des tirailleurs algériens dans l'assaut du village de Robechetto: « ...en colonnes serrées à 300 mètres du village. Le tirailleurs algériens déplace ses bataillons en colonne par division à distance. » 14

On ne se déploie pas, on fonce à l'abordage:

« Les Autrichiens, embusqués très nombreux derrière les clôtures de haies et établis fortement à l'entrée du village, accueillirent par une vive fusillade les têtes de colonne des bataillons français; mais ceux-ci n'y répondirent presque pas; ils se précipitèrent sur les haies uniquement à l'arme blanche. » 15

Jusqu'à ce stade de la bataille de Magenta, les troupes du 2ème corps d'armée de Mac-Mahon ont bénéficié de la surprise, de leur supériorité numérique appliquée à des points de résistance autrichiens isolés; mais l'attaque se rapprochant de Magenta, les positions de l'ennemi sont difficilement culbutables, même avec toute l'audace et le courage des troupes françaises. Sur la voie ferrée aux abords de la ville, le 2ème corps tombe finalement sur une défense mieux organisée:

« La ligne de tirailleurs qui lui était opposée était très dense... formée d'hommes placés coude à coude et abrités par le talus. À deux pas derrière elle, une rangée de soldats tout aussi nombreuse était uniquement occupée à charger des armes et à les passer à ceux des tirailleurs qui venaient de faire feu, de sorte que la fusillade ne s'arrêtait pas. » 16

Sur l'aile droite des forces françaises la première division de la Garde Impériale du général Mellinet aborde le passage du Tessin à Ponte Nuovo, en un mouvement qui devait se coordonner à celui de Mac-Mahon. Mais le 2ème corps d'armée est encore loin, et les Autrichiens ont loisir de concentrer leurs forces sur Mellinet. Des attaques et contre-attaques acharnées tourbillonnent sur les berges du Tessin et du canal du Naviglio. Mellinet, échappe de peu à une fin glorieuse, ayant eu deux chevaux tués sous lui, le brigadier Cler — un dur vétéran de Crimée-est mortellement blessé; les commandants des grenadiers de la Garde Desmé et Maudhuy périssent, le général de Wimpffen est blessé à la tête. Plus de deux cents zouaves tombent également.

La réduction par le 2ème corps d'armée des défenses de Magenta, fondées sur la ligne de la voie ferrée et des maisons fortifiées, est également dispendieuse en vies humaines. Le général de division Espinasse, un autre commandant chevronné de la Guerre d'Orient, tombe sous les balles des Jäger tyroliens, chargeant à la tête de ses hommes. Son officier d'ordonnance tombe à ses côtés; les colonels Drouhot du 65ème et de Chabrière, du 2ème régiment de la légion étrangère, sont également tués...

Autre phénomène troublant: l' utilisation incomplète de l'artillerie du côté français. En effet, on aurait pu espérer beaucoup plus des pièces rayée. Les nouveaux canons Lahitte bénéficient d'une supériorité marquée sur le matériel autrichien: une supériorité analogue à celle des fusils rayés sur les mousquets lisses. À 1.500 mètres, le canon rayé "de 4" Lahitte réalise des écarts moyens horizontaux de 1,9 mètres tandis que les anciennes pièces lisses réalisent des écarts moyens supérieurs de 5 mètres à 1.200 mètres. Si en moyenne un canon "de 12" lisse arrivait à frapper une cible de la largeur d'un bataillon à 1.200 mètres une fois sur quatre, ce pourcentage devenait une certitude avec le canon rayé. Même à trois mille mètres — portée que les pièces lisses n'atteignent même pas — la pièce rayée "de 4" Lahitte préserve un écart horizontal moyen de moins de 5 mètres. En plus, grâce à l'utilisation de projectiles allongés, le petit Lahitte — ne pesant que 700 kilos en batterie contre 1.550 kilos pour un canon de 12 lisse — lance des obus explosifs pratiquement aussi lourds (4 kilos comparé à 4,13).

Mais le potentiel formidable du canon rayé est bizarement mis en valeur à Magenta. Du côté du Ier Corps devant le Naviglio et Ponte Nuovo un des précieux canons rayés tombe aux mains des Autrichiens, le régiment tyrolien des Kaiserjäger s'en étant emparé. Étant donné que la pénétration de la tête de pont française sur cet axe de l'attaque fut très restreinte, la mise en batterie d'une pièce d'artillerie pouvant porter à trois kilomètres — distance, qui par coincidence, est à peu près celle qui sépare Ponte Nuovo des abords de Magenta — dans une position si avancée, si aventurée, est difficilement compréhensible. De surcroit, l'utilisation d'une pièce rayée dans le rôle évident de support rapproché est doublement fautive: premièrement du fait de la dispersion restreinte de mitraille qui est la conséquence naturelle du rayage et, deuxièment, par la vulnérabilité des servants et des chevaux de trait devant un ennemi disposant de fusils rayés (déjà démontrée au cours des batailles de l'Alma et d'Inkerman).

Le bilan final de Magenta s'élève à 657 tués, 3.858 blessés et disparus du côté français; 1.368 tués, 4.538 blessés et 4.500 prisonniers du côté autrichien. Comparé à la bataille de l'Alma, les pertes françaises sont proportionnellement 2 fois plus lourdes; les tués 3 fois plus nombreux — contre un adversaire il est vrai parfois moralement "moins solide " que les Russes. La différence dans ces pertes multipliées est à attribuer à l'effet meurtrier des fusils rayés autrichiens: aucune modification tactique n'a été effectuée. Le plus souvent, on a recours à l'attaque frontale à la baïonnette. Mais attaquer des retranchements ou des maisons fortifiés c'est s'exposer à des pertes hors de proportion, surtout cruelles à l'égard des chefs. Au plus fort de l'assaut de Magenta, c'est plutôt la contribution des canons rayés du général Auger pilonnant les positions défensives, et un mouvement débordant, l'assaut par la division Vinoy du côté ouest de la ville, tenu seulement par trois régiments autrichiens (comparé à neuf sur le côté nord) qui sont décisifs. Malheureusement, ce ne sont pas les manoeuvres tournantes, ni la coordination du feu de l'artillerie qui semblent attirer l'attention:

« [les troupes] ont montré une étonnante supériorité, c'est l'excès de courage et de la valeur, qui ne connaît point d'obstacle. La vigueur et l'audace dans les attaques ont suffi pour surmonter les difficultés et lui assurer la victoire. »

Il était extrêmement dangereux de déduire de la bataille de Magenta de pareilles conclusions. Finalement, c'est le contournement et, surtout, une supériorité numérique décisive au bon endroit, sanctionant la tactique erronée du commandement autrichiens qui règle l'affaire. Mais, pour l'avenir pouvait-on continuer à compter sur une complaisante incurie du commandement supérieur des adversaires? Cette prodigalité avec les vies de chefs et soldats chevronnés, irremplaçables, était-elle prudente?

MELEGNANO

La bataille de Melegnano (Marignan) est surtout connue comme l'exemple type d'une mauvaise coordination opérationnelle entre le 1er corps d'armée du général Baraguay d'Hilliers et le 2ème corps d'armée de Mac-Mahon. La bavure de Melegnano laissa non seulement échapper une partie de l'armée autrichienne qui, autrement, aurait dû être prise en étau et anéantie, mais elle coûta aussi aux forces françaises, un prix exhorbitant. C'est ce dernier point qui est significatif puisque, comme nous allons le voir, ces pertes sont la conséquence directe d'une mauvaise tactique, une tactique inadaptée aux perfectionnements des armes portatives durant et depuis la Guerre de Crimée.

Sans attendre l'intervention du corps d'armée de Mac-Mahon, Baraguay d'Hilliers lance directement, dès le matin, et sans appui d'artillerie important, le 1er zouaves et le 33ème de ligne de la division Bazaine à l'assaut de la ville. Mais les brigades Roden et Boer du 8ème corps d'armée du général Benedek sont fortement retranchées et barricadées dans les maisons, derrière les murs, et les jardins de la petite bourgade médiévale. On découvrira alors tragiquement que les fusils rayés sont redoutables de loin comme de près — comme on aurait dû le savoir depuis longtemps:

« ...la mort cachée dans l'intérieur des maisons, embusquée aux fenêtres ou derrière des murs crénelés, frappant nos soldats d'une main sûre et invisible... une végétation pleine de sève couvre merveilleusement les soldats embusqués; des vignes sont enlacées aux arbres qui étendent autour d'eux leurs branches chargées de feuilles. Ces abris cachent de nombreux défenseurs. » 17

Les fusils Lorenz de petit calibre et à haute vélocité des Autrichiens tirent bien et juste; c'est aux Français à présent de faire la cruelle expérience des officiers russes en Crimée. Le colonel d'Ivoy, suggérant devant cette intensité de feu qu'il vaudrait mieux attendre l'arrivée du 2ème corps, reçoit du général Baraguay d'Hilliers la réponse lapidaire: « Auriez-vous peur? » 18

Ivoy se fait fusiller, une balle dans la tête-une autre abattant son cheval au même instant-avec trente de ses officiers du 1er zouaves. Le capitaine Bonneau de Beaufort du 10ème chasseurs tombe également, mortellement frappé de deux balles. L'intensité, la portée, et la précision de feu dépassent clairement l'expérience de Crimée, où les Russes disposaient de peu de fusils rayés et non des meilleurs modèles de ceux-ci. Charles Duban, vétéran des tranchées de Sévastopol que les balles des Plastoun russes avaient souvent frôlé, remarque ce redoublement de la puissance de feu, qui devient déjà redoutable à 700 et 800 mètres. Une balle de Lorenz lui traverse les deux jambes.19

De terribles combats se poursuivront autour de Melegnano et de son château jusqu'à la tombée de la nuit. Le 2ème corps d'armée n'arrivera pas à temps, et les brigades autrichiennes pourront se retirer en bon ordre. Les pertes françaises sont totalement disproportionées au gain d'une ville dont l'ennemi avait en réalité déjà concédé le contrôle: 948 hors de combat, dont 71 officiers.

SOLFÉRINO

La bataille de Solférino, combat culminant de la campagne d'Italie de 1859 résumera sur une grande échelle les failles tactiques et opérationnelles que nous avons eu lieu d'observer au cours des batailles de Magenta et de Melegnano — ruées en avant à la baïonnette « tête baissée » en masses vulnérables, attaques frontales sans véritable tentative de manoeuvre, concentration et manoeuvre des feux de l'artillerie insuffisantes, et visibilité létale des officiers. Ce fut une bataille de rencontre; l'éclairage était cependant insuffisant. Les attaques sont décousues, échappant au contrôle des officiers généraux. On mise tout sur la carte de l'offensive, sur la bravoure des soldats. Les réserves sont déployées presque immédiatement, sans réflexion suffisante: c'est une bataille — comme l'Alma et Inkerman — gagnée par les soldats, non par les généraux. Ces attaques massives de front en colonne ne prenaient nullement en compte les progrès immenses qu'avait faite l'arme du fantassin. Les nouvelles capacités qu'offrent les nouveaux canons rayés de l'artillerie française sont elles aussi, inexploitées. En fait, nous voyons à Solférino que les procédés tactiques d'une ère qui, de fait, avait pris fin presque cinquante années plus tôt, à Waterloo, se perpétuent, alors que les armes ont subi une évolution décisive. Mais ces anciens procédés sont, de surcroît, appliqués sans l'ombre de la dextérité ou de la lucidité opérationnelle qui animait les combinaisons des meilleurs généraux de l'ancienne époque...

Cette bataille offensive, tout comme l'Alma, démontre encore un manque fondamental de reconnaissance et d'organisation. D'emblée, l'empereur et son état-major ne s'attendaient pas à une bataille à cet endroit, à ce moment. Ils croyaient que Franz-Josef allait se replier derrière le Mincio afin de défendre l'entrée de la Vénétie. Les Autrichiens avaient bel et bien amorcé un tel mouvement, mais rebroussé chemin pour s'installer dans des positions sur les hauteurs autour de Solférino, terrain qui était en fait un champ de manoeuvre de l'armée autrichienne.

Les forces en présence sont, des deux côtés, massives: 6 corps d'armée avec 150.000 hommes et 300 canons chez les alliés franco-sardes; 7 corps d'armée forts de 160.000 hommes et 800 canons chez les Autrichiens. Le front de bataille, qui s'étire du sud du Lac de Garde jusqu'à Mantoue, est saturé. Le 24 juin 1859, les armées de Franz-Josef, Victor-Emmanuel et Napoléon marchent vers la collision. La fixation offensive, accompagnée d'une impatience opérationnelle, conduit à un choc aveugle et des plus sanglants; pendant que leurs chefs rivalisent d'inertie et de manque d'imagination, les soldats vont rivaliser de bravoure. Les vieilles habitudes tactiques de masse et de choc, de l'exposition, au mépris du meurtier pouvoir défensif de la dualité fusil ray/abri seront, comme en Crimée, à l'ordre du jour:

« La colonne, s'avançant carrément sur son objectif, fut accueillie par une fusillade et une mitraillade tellement meurtrières, parties du cimetière, du castel, des murs de jardins et des maisons extérieures, qu'elle fut bientôt obligée de se retirer avec de grandes pertes, sans avoir pu sérieusement aborder La Rocca. » 20

Devant la précision impitoyable de tireurs autrichiens abrités dans des lignes défensives échelonnées en profondeur, les tirailleurs et troupes d'élite font de leur mieux pour minimiser la vulnérabilité:

« Les tirailleurs avançaient méthodiquement; ils cherchaient, chaque fois qu'ils le pouvaient, à s'abriter derrière un arbre pour viser avec soin et lancer leurs balles; puis ils repartaient en chargeant vivement pour recommencer plus loin. » 21

Mais le secteur central autour des hauteurs de Solférino n'offre que peu d'abris aux soldats du 45ème de ligne et l'attaque ressemble de plus en plus à une fuite en avant:

« ...s'arrêter un seul instant était impossible sans courir le risque d'être tués jusqu'au dernier. Nous courûmes dessus la baïonnette en avant... » 22

La ruée du 45ème s'empêtre dans les défenses autrichiennes, heureusement, les tirailleurs algériens viennent en renfort. Un sous-lieutenant du 45ème reconnaît un ancien camarade, vétéran de Crimée:

« Mais vous, descendez de cheval, vous êtes là comme une cible et vous voyez qu'on se fusille à vingt pas.
— Oh! Moi, reprit-il en souriant; Je ne crains rien; les balles ça me connaît.
» 23

L'officier des tirailleurs algériens tomba presque aussitôt, foudroyé par une balle autrichienne. Beaucoup de tels braves firent la découverte mortelle de l'efficacité du feu des fusils rayés autrichiens; ainsi un colonel du 8ème de ligne du 4ème corps d'armée du général Niel, un des plus durement engagés pendant la bataille:

« C'était un de ces audacieux, trempés au moral dans les eaux du Styx et qui sont précieux à la guerre, à la condition de ne pas leur donner une tâche qui exige du sang-froid et de la réflexion. » 24

Comme à Montebello, Magenta, et Melegnano, peu des officiers français qui ont l'occasion de voir les Jäger autrichiens dans leurs oeuvre échappent indemnes:

« À peine ais-je parcouru cent-cinquante à deux-cents mètres dans les mûriers, à travers les champs de maïs à sillons profonds, que je distingue quelques hommes couchés à plat ventre sur la crête d'une espèce d'auvent... en même temps les balles sifflent dru à mes oreilles. » 25

L'officier d'état-major Bourelly est frappé à la jambe, son cheval tué; même blessé, les tirs des Scharfschütze le poursuivent pendant cinq minutes. Le lendemain, son chef, le maréchal Canrobert l'accueillera avec facétie: « Eh bien! Bourelly, ça piquait donc fort mardi ».

Matériellement assujettis à la supériorité de l'armement autrichien, c'est à l'aide du courage et du sacrifice des masses lancées sur les retranchements de l'ennemi qu'on tente d'effectuer la percée décisive. Mais les colonnes trop denses et vulnérables des français chancèlent et reculent devant les feux croisés des défenseurs. En effet, même l'historique prussienne de la campagne, pourtant avare de superlatifs, avouait que le dispositif autrichien sur les hauteurs de Solférino était « presque imprenable », notant la « force extraordinaire de la position ».26 C'est seulement après l'arrivée des renforts, venant contourner les positions ennemies par le flanc, que les survivants du 45ème et des tirailleurs algériens, coinçant Solférino de trois côtés et appuyés par une forte concentration d'artillerie, peuvent à leur tour profiter du pouvoir défensif de la dualité feu rayé/abri, infligeant des ravages aux Autrichiens contraints à la retraite, à cours de munitions, submergés, et abandonnant leurs tranchées:

« C'étaient de braves gens, dans les rangs desquels nous faisions pleuvoir la mort en tirant autant que possible à l'abri... ils ne bronchaient pas. »27

Ainsi triomphèrent les soldats des 1er, et 2ème corps, et le corps de la garde impériale, dont les voltigeurs opèrent enfin le mouvement tournant décisif. Sur l'aile droite, le 4ème corps d'armée de Niel a supporté avec difficulté les coups répétés de la première armée autrichienne, ne soutenant le choc qu'avec l'appui des quarante pièces d'artillerie des généraux Auger et Soleil. Les Autrichiens, enfoncés sur leur droite et repoussés à gauche, se retirent sur toute la ligne.

Mais c'est une victoire à la Pyrrhus. Les armées alliées sont exsangues: un total de plus de dix-huit milles hommes ont été mis hors de combat, dont 720 officiers et 12.018 soldats français. Comme à Magenta, le potentiel de l'artillerie rayée est imparfaitement utilisé: le général d'artillerie Auger payera cette faute de sa vie, mortellement blessé à l'épaule par un boulet de 6.28 Les conséquences de cette faute ne passent pas inaperçues de la presse: dans sa dépêche du 24 juin, le correspondant du Morning Post note:

« L'artillerie de la Garde a perdu une très grande partie de ses officiers, comme ils se sont engagés à demi-portée de fusil, et les tireurs d'élite tyroliens qui sont extrêment habiles, ont abbatu les officiers à leurs pièces. Pour cette raison les pertes ont été très sévères. » 29

À part les effets de l'artillerie, ce sont surtout les armes portatives rayées qui ont fourni à la mort une moisson abondante; même dans le cas où leurs balles ne tuent pas sur le coup, les blessures sont si sérieuses qu'elles entrainent trop souvent le décès: « Le choc des balles cylindriques fait éclater les os dans tous les sens, de telle sorte que la blessure qui en résulte est toujours fort grave; les éclats d'obus, les balles coniques produisent aussi des fractures excessivement douloureuses et des ravages intérieurs souvent terribles ». 30 Les pertes autrichiennes s'élèvent à plus de dix-neuf mille. Si l'on prend en compte le fait que le 3ème corps d'armée du général Canrobert s'est à peine engagé dans les combats, il en découle que le taux de pertes français se situe au-dessus de 16%, soit plus de trois fois le niveau de celles de la bataille de l'Alma.

Les bulletins militaires des Alliés franco-sardes parlent de la glorieuse victoire, cependant, dans l'armée tous ne sont pas dupes de cette victoire « éclatante » et des tactiques miraculeuses de la furia francese. Les défauts dans la pratique se sont apparement finalement révélées au haut commandement, ainsi que le démontre l'ordre général du 6 juillet 1859 qui tente de préciser le procédé tactique:

« Dès que l'ennemi paraîtra, on commencera le feu de l'artillerie. Les lignes d'infanterie seront déployées quand le terrain le permettra, alternativement en bataillons déployés et en bataillons en colonnes doubles. On évitera les tirailleries inutiles, et pendant que les bataillons feront un feu de files, les autres battront la charge et aborderont l'ennemi à la baïonette. » 31

Les dispositions prises par la division Renault le 7 juillet, dans les dernières heures de la guerre (l'armistice entrera en vigueur le 8 juillet) reflètent le souci du commandement de systématiser la tactique. L'infanterie se déploie sur deux lignes principales, la première par bataillons déployés, la seconde de 200 à 300 mètres derrière le premier échelon, par bataillons en colonne double. Un dispositif d'avant-garde de deux bataillons occupe des fermes 500 mètres en avant de la première ligne, et les réserves se trouvent 300 à 400 mètres derrière la deuxième. L'artillerie divisionnaire occupe les intervalles entre les bataillons. Ces dispositions, en somme, n'ont rien de très novateur, ce qui est d'autant plus étonnant qu'on ait jugé nécessaire d'en faire un ordre général; manifestement, l'effet débilitant des sanglantes victoires cumulés à la zouave, rendait une mise au point urgente, surtout après Solférino, où les régiments, bataillons, et compagnies d'élite — le véritable fer de lance de l'armée — sont exsangues... Curieux, aussi de mettre les points sur les i en fin de campagne, comme le note sèchement un officier d'état-major: « C'est la seule fois, croyons-nous, qu'on ait précisé, pendant toute cette campagne, des règles tactiques précises pour le combat. » 32

L'Empereur, en faisant la revue de ses troupes, paraît soucieux et préoccupé. Pas étonnant: avec une bonne partie des meilleures troupes et chefs déjà durement éprouvés et la menace de la confédération germanique planant sur le Rhin, Napoléon III n'est pas rassuré. Sans les bataillons d'élite, la Garde, les vétérans de Sévastopol armés des carabines et fusils rayés tirant des munitions efficaces, le gros de l'armée, équipé du « manche à baïonette » sans hausse et tirant la mauvaise balle M1857, se réduit à ce qu'Ardant du Picq appelait un « troupeau de moutons »:

« Les anciens soldats et les sous-officiers de Crimée appartenant à la Garde Impériale, ceux des régiments d'Algérie et de la garnison de Lyon formée à l'école du maréchal de Castellane donnaient à l'armée une certaine solidité; elle presentait cependant des genres de faiblesse et de relâchement tenant à diverses causes. Pour son malheur et pour celui de la France, la science militaire était de moins en moins cultivée. Non seulement la tactique napoléonienne n'avait plus cours, mais aucune doctrine tactique n'était professée... il n'existait la-dessus aucune doctrine d'application journalière. » 33

D'après cette perspective occultée, la Paix de Villafranca s'explique plus facilement. Sous la pression des combats les failles de l'armée du Second Empire apparaissent: faiblesse à la fois matérielle, opérationnelle, et conceptuelle.

LES LEÇONS DE 1859

Quelles leçons retiendront les commandants français de la campagne d'Italie de 1859? Pour beaucoup ce fut, une fois de plus, une éclatante confirmation de la mythique furia francese, de l'offensive tactique et stratégique à outrance:

« Quant à la tactique française, elle se dessine avec tous ses brillants attributs d'élan, d'agression, de rapidité, de concentration, etc., dès le combat de Montebello, et elle conserve son maximum d'intensité initial jusqu'à la fin de la campagne. » 34

L'auteur poursuit ses réflexions:

« Notons seulement l'immense supériorité de l'offensive sur la défensive. À Montebello, 16.000 Autrichiens attaquent 4.000 Français. Le général Forey prend l'offensive, et le général autrichien bat en retraite, croyant avoir 40.000 sur les bras. Sur le Naviglio, la 1ere division de la Garde, six fois vaincue, tient bon contre des forces quadruples. À Solférino, la première avance autrichienne (Wimpffen), de six divisions, recule devant un seul corps français de trois divisions, s'imagine avoir affaire à des forces supérieures.

L'offensive toujours, l'offensive quand même! L'offensive doit d'autant plus s'identifier avec nous, que nos adversaires futurs ne s'en tiendront plus à la simple défensive, comme dans la Campagne d'Italie. » 35

Le baron de Bazancourt, chroniqueur officiel de la campagne de Crimée voit similairement dans les batailles d'Italie que la réaffirmation éclatante de la supériorité militaire française, une supériorité morale et mystique plutôt que physique et matérielle:

« Vous demandez pourquoi l'armée française a cet élan indomptable, cette énergie que rien n'arrête; vous demandez pourquoi nos bataillons se jettent sous le feu, franchissent tous les obstacles, et vont chercher, sur la gueule même des canons, la mort ou la victoire; vous demandez pourquoi rien ne leur résiste, ni les murs de pierre, ni les murs de fer.-Le secret, le voilà; c'est que, depuis le sous-lieutenant jusqu'au maréchal de France, tous jettent audacieusement leur vie au hasard et sans y regarder, sur ce terrible tapis des batailles.

Courage insensé souvent, déraisonnable parfois, héroïque toujours, qui fait la force indomptable des masses. » 36

Une histoire de la campagne paraissant en livraisons en 1859 sous les auspices du Siècle, reflète cette même suffisance:

« Les conditions de la guerre sont changées. Autrefois les chefs préparaient leurs plans de bataille, ils se cherchaient et se fuyaient, puis, après de longs tâtonnements, ils finissaient par se rencontrer sur un terrain bien étudié... Maintenant... il n'y a plus de combinaisons stratégiques qui puissent résister à l'imprévu. Les armes de précision empêchent les combats selon la formule. On s'élance à la baïonnette après une première décharge, et les canons pris avant d'être rechargés... Il s'agit seulement d'être impétueux: c'est une question de tempérament et de bravoure individuelle. » 37

La Campagne d'Italie semblait pour beaucoup étoffer encore plus la gloire des armes françaises. Les échos de cette victoire éclair avaient souvent encore plus de retentissement à l'étranger — facilement éloigné de la réalité moins grisante des réels faits. Même parmi les Prussiens les hauts faits français de 1859 retiennent l'attention et, chez certains, font naître — ou plutôt renaître, car le Dreyse et la tactique du feu n'avaient jamais fait l'unanimité — des doutes sur le bien fondé de la tactique de Berlin...

Dans le sillage de la guerre un major Otto publie un livre sur la campagne de 1859, profitant de l'occasion d'entretenir une polémique contre le Dreyse et la « faiblesse » de la compagnie prussienne. L'état-major prussien envoit en France l'Oberleutnant Ollech afin d'étudier de plus près la tactique française. Celui-ci est rapidement converti aux idées de l'offensive outrancière à la baïonnette et ne perd pas de temps à propager ce nouvel évangile dans sa patrie... D'après Ollech, l'adoption de la tactique de choc est absolument nécessaire si la Prusse veut éviter la défaite.

Mais des têtes plus solides que celle d'Ollech ne se laissent pas séduire par la chimère des succès français de Montebello, Magenta, Melegnano, et Solférino. Dans une lettre addressée au roi Wilhelm I, de 1860, Moltke fait part de sa confiance inébranlable dans la tactique prussienne:

« Es ist nicht geraten, die Franzosen auf dem Felde ihrer Virtuosität zu bekämpfen. Weil sie auf dem Schlachtfelde stets angreifen, brauchen wir es nicht zu tun. Wir können ihnen ein entgegengeseztes Verfahren gegenüber stellen. Wir haben bessere Gewehre und schiessen besser. » 38

Les Prussiens, donc, ne vont pas s'activer comme le feront les Autrichiens, à imiter le « système » tactique français ou, encore, comme les Américains, sudistes et nordistes, à s'approprier l'entière panoplie militaire du Second Empire.

Moltke a raison: derrière l'apparence éclatante des succès français en Lombardie de 1859 se cachait une vérité tout autre. Nous avons déjà évoqué la faiblesse de la posture stratégique de l'Autriche en 1859, aussi bien que ses traditionnelles tensions ethniques, mais, la Campagne d'Italie révéla d'autres vulnérabilités et d'autres conditions spécifiques qui rendaient, en fait, la victoire de Napoléon III suspecte et la conclusion qui s'ensuivait d'une éventuelle supériorité de l'armée française très dangereuse.

Cependant, la clairvoyance du vieux général prussien était atypique. L'allégresse de l'offensive outrancière ne se limitait pas au stratèges de salon ni aux vulgarisateurs de tactique; même les participants de la campagne se laissaient parfois emporter par cette fièvre offensive:

« Mais on s'est souvenu de l'arme terrible de l'infanterie française, on s'est précipité tête baissée dans les rues du village, au milieu des jardins, des vergers; on a pris les maisons d'assaut, et la baïonette a fait son oeuvre de destruction. Comme à Constantine, comme au Mamelon Vert, comme à Malakov, les officiers marchaient les premiers, l'épée haute, criant le mot français, le mot des batailles: en avant! et toute resistance était brisée. » 39

Pour autant la réussite de la tactique française — fort nuancée de toute façon — était tributaire de conditions et de situations très spécifiques. Extraire de cette spécificité des jugements sommaires et généraux, ou se conforter dans une superbe passivité était aussi facile que dangereux. Même un spectateur normalement perspicace et sceptique (et notoirement circonspect dans ses éloges envers l'armée française) comme Engels fut en proie à cette effervescence: « Nach den Erfolgen der Franzosen gegen eine der besten und tapfersten europäischen Armeen im italienischen Feldzug von 1859 wurde es eine Frage von europäischem Interesse, welchen Umständen solche außergewöhnlichen und stetigen Siege zu danken sind. » 40 Developant ce thème, il formule ses conclusions:

« Zum Glück zeigte der italienische Krieg allen, die sehen konnten, daß das Feuer moderner Waffen für ein Bataillon, das mit Kampfgeist angreift, nicht unbedingt so sehr gefährlich ist, und Prinz Friedrich Karl von Preußen hat die Gelegenheit wahrgenommen, seine Gefährten daran zu erinnern, daß die passive Verteidigung, sei man auch noch so gut bewaffnet, immer einer Niederlage sicher ist. Die Richtung der militärischen Meinungen hat sich gewendet. Man beginnt wieder zu erkennen, daß Menschen und nicht Gewehre die Schlachten gewinnen müssen, und wenn diese neue Waffe wirklich eine Änderung in der Taktik hervorrufen wird, so wird es (wo es das Gelände erlaubt) die Rückkehr zu einer verstärkten Anwendung der entfalteten Linie sein und selbst zum Angriff in Linie, der, obwohl Friedrich der Große mit ihm die meisten Schlachten gewonnen hatte, in der preußischen Infanterie fast in Vergessenheit geraten ist. » 41

Nous constatons ici de nouveau que Engels, comme dans son analyse de la bataille de l'Alma, situe l'impulsion du changement tactique dans les dispositions de l'infanterie — en ligne déployée dans ce cas (une disposition tactique que les troupes françaises, contradictoirement aux assertations d'Engels, n'ont que rarement affecté en 1859) — et sa manière d'agir, avec rapidité, « à la zouave ». C'est donc une inversion cause-effet, puisqu'en vérité seules les armes rayées donnent aux troupes déployées une force suffisante et, à la fois, rendent le déploiement, le fractionnement, le pas de course, désirables, réellement obligatoires.

Dans cet état d'euphorie et d'admiration, un des rares observateurs à ne pas se laisser emporter dans l'adoration du nouveau culte offensif est le général Waldersee, ancien ministre de la guerre de la Prusse. Dans un ouvrage intitulé « Die französische Armee auf dem Exercirplatze und im Felde » publié en 1861, cet officier, tout en reconnaissant dans l'armée française de grandes qualités, relève en même temps des symptomes troublants.

Avant d'aborder les points essentiels du général Waldersee, il convient de noter la qualité, le détail, et la profondeur de son analyse dont fait preuve l'ancien ministre, notamment dans son regard sur les officiers français, l'entraînement des soldats, et la tactique. Waldersee convient du courage et de l'audace des soldats et officiers français mais, en rapport avec ces derniers il rapporte une limitation importante et qui nous paraît plus ou moins justifiée:

« Kurz, die französischen Generale sind als verhältnismäßig jung und rüstig, umsichtig, energisch, kriegserfahren und kriegstüchtig zu bezeichnen, wenn auch bis jetzt nur wenige derselben als besonders begabt und mit der höheren Kriegführung vertraut sich bemerkbar gemacht, wenn sich auch weder im Krimkrieg noch im italienischen Krieg besondere Feldherrntalente entwickelt haben. »

Et, selon Waldersee, il existe à côté de cette faiblesse dans le haut commandement français, une autre faiblesse: l'application de la reglèmentation en pratique: « wenig Aufmerksamkeit wird der Haltung der einzelnen Leute gewidmet, und so wird das Reglement (in der Kompanie- und Bataillonsausbildung) geradezu lodderig ausgeführt... » ce qui, à son tour, rend possible de lourdes conséquences: « Bei einer Armee, die an eine solche nachlässige Art des Exerzierens gewöhnt ist, haben diese großen Mängel allerdings weniger Nachteile, solange sie im Vorgehen bleibt... »

D'autres écrivains militaires prussiens partagent la perspective plus profonde, plus nuancée du général von Waldersee. Ainsi, dans un article anonyme, on relève les raisons de la victorie de Napoléon III moins dans la baïonette et le facteur choc que dans l'agilité et la rapidité des manoeuvres de son infanterie et, surtout, dans la mauvaise formation de tir dans l'armée autrichienne: « Weil die Franzosen ungestümen angriffen mit dem Bajonett, ihrer steten Offensive gegenuber den meist stehenden Fußes bleibenden Österreichernn ihre Erfolge hatten, glaubte man hierin das Geheimnis des Sieges zu finden. Ein gezogenes gewehr ist nutzlos in Händen von schlechten Schützen und mangelhaft ausgebildeten Soldaten. Nicht das Bajonett, sondern die Findigkeit in Gelände, Gewandheit beim Manövrieren, welche der französischen Infanterie zur eigen war, halfen — neben anderen Gründen — zum Sieg. » 42

Néanmoins, certains écrivains militaires reconnurent rétrospectivement, et à la lumière des échecs autrichiens de 1866 devant le Dreyse, cette dangereuse illusion de la toute-puissance d'une tactique de choc offensive parmi les troupes d'infanterie françaises en 1859:

« Non, il est incontestable que les charges à la baïonnette, qui ne réussissaient pas toujours autrefois, ne réussiront presque jamais plus, dirigées sur des troupes mêmes d'une solidité très ordinaire. Ainsi [en Italie, à Marignan, où 90 officiers français furent touchés sur un total de 800 hommes], avec un armement encore défectueux les Autrichiens nous ont fait beaucoup de mal. Leurs tirailleurs tuaient et blessaient nos officiers et la guerre continuant, la diminution des officiers présents au feu dans certains cas aurait pu avoir une influence sérieuse sur nos succès. Le 85ème, par exemple, qui avait eu beaucoup d'officiers hors de combat à Magenta se battit mollement à Solférino... on a vu le mal que de bons tireurs peuvent faire aujourd'hui à l'ennemi en tirant exclusivement sur les officiers. » 43

Ce scépticisme envers la tactique « miraculeuse » à la baïonnette est aussi reflété dans un remarquable livre, « Tactique de l'Avenir », publié en 1868, quand l'armée française finalement et tardivement, cherchait à mettre ses pratiques en conformité avec le bouleversement apporté au combat par l'armement perfectionné.

L'auteur, un officier subalterne chevronné ayant participé aux batailles de l'Alma, d'Inkerman, de la Tchernaïa, les assauts de Sévastopol d'avril, juin, et septembre 1855, ayant vu le combat avec le 3ème Zouaves à Palestro, le 3ème Grenadiers à Magenta, et la division Trochu à Solférino, connait bien son affaire et ne mache pas ses mots quant à cette renaissance de la tactique choc: « Eh bien! Je ne crois pas au combat à la baïonnette, à l'arme blanche en masse. »

Comme nous l'avons vu, les victoires de 1859 apparaissaient pour certains comme une preuve que la fougue, l'offensive, représentée par la force de choc de la baïonnette, conservait sa validité, que la nouvelle puissance de feu des fusils rayés n'était qu'une chimère. Mais une telle représentation était au moins partiellement eronnée même dans le cas de l'Italie en 1859 et, facteur plus important, l'était encore davantage pour les tendances générales de la guerre.

Premièrement, nous pouvons noter que l'armement portatif autrichien, bien que supérieur à celui des Français, n'était pas le meilleur. Par rapport au matériel anglais, suisse, et russe, le fusil Lorenz, rayé et d'un petit calibre de 13,9 millimètres, n'était pas le meilleur. Ses mauvaises qualités balistiques tenaient surtout au pas d'hélice très large des rayures de la majorité des modèles, n'imprimant qu'un mouvement de rotation relativement faible et, par conséquent, une stabilisation et précision restreinte, à son projectile.44 De plus, les deux tiers des fusils Lorenz équipant les forces autrichiennes n'étaient pas — par un souci d'économie très semblable à celui du comité de l'artillerie français qui avait pareillement décidé de ne pas munir le fusil modèle M1857 d'un véritable appareil de visée — dotés d'une hausse et, par conséquent, l'efficacité de ces armes au-delà du but en blanc de 200 mètres était fort mitigée.

Finalement, la balle du fusil Lorenz, dont le fonctionnement, à la différence de la balle Minié — se fondait sur la compression, ne marchait pas très bien. Ingénieux en principe, le concept de la balle compressive Lorenz reposait sur un élargissement de son diamètre grâce à l'écrasement contrôlé de deux cannelures. Ce système évitait à la fois le risque de déchirement dont souffraient parfois les balles évidées du type Minié et le coût supplémentaire d'un culot en acier (ou en bois, dans le cas des balles anglaises). Seulement, le système à compression ne permettait qu'une marge de sûreté de fonctionnement limitée: la balle Lorenz fonctionnait très bien dans les fusils prototypes au calibre rigoureusement exact, mais dans le cas de fusils de série produit dans divers établissements nationaux et privés (les ateliers de l'État n'étant pas en mesure de produire la quantité suffisante d'armes assez rapidement), il fallut se résigner à une marge de variation des calibres allant jusqu'à 14,15 millimètres (ce qui, compte tenu de la profondeur maximale des rayures, amenait le diamètre absolu de l'intérieur des canons jusqu'à 14,55 millimètres). L'espace ainsi créé entre le projectile et la paroi intérieure du canon devenait trop important et il en résultait des fuites de gaz et pis, encore, des irrégularités balistiques. L'effet déplorable de ces imperfections sur la précision des fusils Lorenz de série comparé à la précision des prototypes est clair: tandis que les premiers ne mettaient que 7 à 8 coups sur cent dans un carré de 35,5 centimètres à 187 mètres, les derniers avaient réussi un score de 100% sur des cibles de la taille d'une tête à une portée de 225 mètres!45

À part la question des défectuosités du fusil Lorenz lui-même, il y a celle, encore plus importante, de son utilisation. Notons tout d'abord que l'introduction des fusils rayés dans l'armée autrichienne — à part le cas des bataillons de Jäger — est récente; certaines unités ne recevront ces nouvelles armes qu'à la veille de la guerre.46 Une certaine proportion de l'armée autrichienne connaît donc mal son arme, circonstance qui peut difficilement favoriser l'exploitation de son potentiel. Mais, plus encore que l'utilisation peu familière du fusil Lorenz pour une partie de l'infanterie KuK, étaient le facteur essentiel de l'attitude, des mentalités des cadres par rapport à cette arme si différente de l'ancien mousquet lisse.

Anton von Mollinary, déjà général (un pontonnier, appartenant donc aux armes « savantes ») de l'armée autrichienne à cette époque, nous apporte des perspectives intéressantes sur l'arme de précision et le tir dans l'armée impériale vers 1859:

« Auch die zunehmende Wichtigkeit der Handfeuerwaffen wurde erst von wenigen erkannt, von der Mehrzahl war immer noch die Bajonettspitze weit über die Kugel gestellt; an einer zweckmässige Benützung beider aber dachte Niemand. Das Scheibenschiessen galt, ausgenommen bei der Jägertruppe, für eine lästige vorgeschriebene Nebenschäftigung, die man so schnell als möglich abzutun bestrebt war. Versuche, durch gemeinsame Offizierschiessen das Vertrauen zu dem eben erst mit gezogenen Läufen versehenen Gewehre, wie überhaupt das Interesse am Schiessen zu heben, hatten nur geringen Erfolg. Die Herren betrachteten den Aufenhalt am Schiessplatz hauptsächlich als Gelegenheit zu geselligen Zusammenkommen. » 47

À part le tableau très nuancé que Mollinary nous présente sur l'instruction de tir dans l'armée autrichienne vers 1859, nous pouvons aussi noter que la reglementation de l'infanterie K.U.K. elle même ne favorisait guère l'exploitation du nouveau potentiel des armes rayées. Le Exerzierreglement für die Linien und Grenzinfanterie 1851 — le dernier qui soit parut avant la campagne de 1859 — a été rédigé avant la distribution du fusil Lorenz comme armement de base; il est clair que ses dispositions, qui refletaient l'état de 1851 où seuls seize hommes par compagnie étaient armés de fusils rayés (les Kammerbüchse M1842 et M1848), ne conviennent plus à la situation de 1859, quand tous les soldats sont théoriquement armés d'armes radicalement plus performantes. Pas étonnant alors, de constater que les trois quarts de son contenu se concernent avec les mouvements et les formations de l'ordre serré, plutôt qu'à l'ordre dispersé, pourtant beaucoup plus approprié au combat avec les armes de précision à longue portée.48 En conclusion nous pouvons dire que l'armée autrichienne, bien qu'elle dispose d'un fusil rayé moderne potentiellement très performant, n'a dans la pratique aussi peu que dans sa reglementation, fait le nécessaire pour moderniser son infanterie et lui donner un réel potentiel de feu.

Néanmoins, les pertes très sévères — particulièrement en ce qui concerne les officiers — ainsi que les témoignages, démontrent que les fusils rayés autrichiens — malgré leurs manquements techniques et leur mauvaise mise en valeur — ont fait très mal aux Français. Mais les caffouillages et l'irrésolution opérationnelle/stratégique des Autrichiens, leur lenteur à agir et à se lancer franchement dans une défensive ou une offensive, furent vraiment les facteurs décisifs dans cette campagne, ouvrant la porte à une victoire des Alliés. Cette mauvaise gestion de la campagne annule l'avantage de l'empire danubien dans le domaine des armes portatives.

Dans une certaine mesure, la tactique française de l'offensive outrancière, la ruée en avant en ordre compact, a quand même réussi. Demeurer statique et maneuvrer au rythme habituel devant la précision, la portée, et la puissance du fusil rayé autrichien Lorenz sans pouvoir répliquer avec efficacité vu l'état pitoyable de l'armement portatif français aurait peut-être provoqué des pertes considérables.

En courant sur les positions autrichiennes on espérait traverser la zone dangereuse battue par le feu ennemi plus vite et engager le corps à corps. Tandis que l'infanterie autrichienne maneuvrait normalement à des cadences de 95 pas par minute (Ordinairschritt) ou de 120 pas par minute (Doublirrschritt), les chasseurs et zouaves français utilisaient le pas de course et le pas gymnastique (un pas de course régulier et cadencé) soit 180 pas, voire 250 pas la minute.49 Un bataillon de zouaves pouvait alors couvrir 500 mètres — une portée de combat raisonnable pour le fusil Lorenz — en à peu près trois-quatre minutes, au lieu de huit minutes au pas ordinaire. Une différence sensible, surtout dans le cas d'un affrontement contre la disposition tactique habituelle des Autrichiens, la Divisionsmasse, où ces cinq minutes supplémentaires auraient permis aux tireurs autrichiens de lancer 2.000 balles supplémentaires dont bon nombre ne se seraient pas perdues. Pas question dans ces circonstances, naturellement, de préserver un ordre quelqonque; comme les témoignages et l'évidence iconographique le montrent, les attaques à la zouave sont des cohues qui ne ressemblent en rien aux anciennes formations:

« Ces premiers régiments comme le 23e, le 45e, le 90e, etc., qui survenaient au pas de course à l'aide des grenadiers, n'avaient pas d'artillerie et ne pouvaient tenir tête aux Autrichiens par la fusillade... aussi leur couraient-ils dessus à la baïonette. Distants à peine de cent-cinquante à deux-cents mètres des ennemis, nos soldats entendaient fort bien les commandements des officiers autrichiens; en se voyant couchés en joue il se jetaient à plat ventre: deux secondes après, brrr, une grêle de mitraille et de balles abattait les retardataires! La bourrasque passée, les Français se relevaient, faisant trente à quarante mètres au pas de course, puis se couchaient encore. De cette manière, ils parvinrent à aborder l'ennemi... » 50

On mise sur l'ascendant moral et le cran des soldats et rangs subalternes ayant fait la dure école de Crimée. Et, dans la plupart des cas où l'on a affronté l'ennemi en rase campagne, le pari a été gagné: les troupes autrichiennes (à part les Jäger) inexpérimentées, mal soudées, connaissant mal leur arme et ses capacités, ont souvent mal réagi devant la charge sauvage des Français. Mais, tout aussi souvent, ces mêmes Autrichiens, abrités dans des maisons ou des tranchées et pratiquant le tir posté, ont fait payer cher, trop cher, la furia francese.

L'auteur anonyme de Tactique de l'Avenir dépeint fort bien la morphologie de ces attaques à l'outrance: « Si l'attaque reussit, le bataillon se déploie homme par homme malgré son chef, même s'il ne l'a pas jugé à propos, se mêle à la ligne de tirailleurs et tout le monde, soutiens et réserves, se lance à la poursuite de l'ennemi, appuyé, poussé, excité par le commandement qui est entrainé ; puis on s'arrête, on s'enbusque, on se masque ; alors un retour offensif de l'ennemi ramêne en désordre sans qu'il soit possible de lui opposer la moindre résistance. » 51 C'est justement ce type de contre-attaque qui avait fait tant de mal au Français aucours des assauts de Sévastopol, notamment ceux du 18 juin et du 8 septembre. En Lombardie ces attaques ont parfois réussi à ébranler l'ennemi — au prix de pertes souvent sévères ; mais qu'en sera-t-il quand on rencontrera mieux organisé et armé que les Autrichiens, et tout aussi solide que les Russes?

Néanmoins, dans l'immédiat, les dysfonctionnements et incohérences tactiques de l'armée française n'étaient pas prioritaires. Pour la stratégie de Napoléon III — sachant l'Angleterre, la Prusse et les États allemands hostiles à l'offensive française en Lombardie — son objectif était d'arriver rapidement à une décision, afin de minimiser les retombées diplomatiques. Cet objectif a été atteint: en 1859, dans une campagne active, qui dura moins que six semaines, l'armée française fut victorieuse.

La victoire française fera obstacle à un véritable examen critique des faiblesses de l'armement et de l'inadaptation de la tactique. Alors que le spectre d'une nouvelle guerre avec un adversaire d'une toute autre envergure commence à se profiler, un sentiment d'auto-satisfaction semble régner dans l'armée française; expérimentation, développement, et rénovation de l'armement comme de la tactique tournent au ralenti...

Les Autrichiens aussi, arrivent à une conclusion érronée sur les « leçons » de la guerre d'Italie; ils réagissent contre le fusil rayé Lorenz et sa tactique basée sur le feu, à présent ils perçoivent la victoire dans la tactique choc, la baïonette: « Die Feuerwaffe ist die Zuflucht des Schwachen, das Bajonett die Waffe des Tapferen, den das Gefühl seiner Kraft beseelt ». 52

Il faudra attendre — trop tard — une impulsion venue d'outre-Rhin pour qu'un nouveau mouvement de rénovation ait lieu dans l'armement portatif français comme dans la tactique...



1 Historique du Service de l'Artillerie, op. cit., p. 535.
2 À part un certain nombre de troupes frontalières Grenzer et d'autres unités de seconde ligne armées soit du fusil lisse «Konsol», ou de la carabine rayée système Delvigne «Kammerbüchse» M1842 et M1848, le gros de l'infanterie autrichienne est armé du fusil rayé Lorenz modèle 1854.
3 Mollinary, A. de, Quarante-Six Ans dans l'Armée Austro-Hongroise, Paris, 1913, p. 111.
4 Julius von Wickede, Vergleichende Charakteristik der k.k. österreichischen, preussischen, englischen und französischen Landarmee, Stuttgart, 1856, p. 23.
5 Cité dans Bazancourt, Baron de, La Campagne d'Italie de 1859, Paris, 1859, t. I, p. 75.
6 Bourelly, général, Souvenirs de la Campagne de 1859 en Italie, Paris, 1885, p. 43.
7 Lacapelle, capitaine, op. cit., p. 188.
8 Le règlement prévoit une disposition sur deux lignes, espacées en profondeur, mais ici, à Magenta en 1859, les nouvelles conditions de la guerre semblent imposer plus de largeur au front, la mise en oeuvre ponctuelle du potentiel offensif, plutôt que la conservation de réserves considérables.
9 Division Historique de l'État-Major de la Prusse, La Campagne d'Italie en 1859, Berlin, 1862, p. 79.
10 Anonyme, Vieux Souvenirs: la Campagne d'Italie de 1859, Paris, 1863, p. 106-107.
11 du Picq, p. 372-373.
12 Vieux Souvenirs, op. cit., p. 110.
13 Ibid.
14 Lebrun, général, op. cit., p. 247.
15 Ibid., p. 248.
16 Vieux Souvenirs, op. cit., p. 119.
17 S.H.A.T. Carton 1M 844-847, Chatelain, commandant, "Études Historiques et Militaires sur la Guerre d'Italie en 1859", février 1862, p. 182-183.
18 Cité dans Bourgerie, Raymond, Magenta et Solférino, Paris, 1993, p. 92.
19 Duban, colonel Charles, op. cit., p. 166-167.
20 Anonyme, La Guerre d'Italie de 1859, Paris, 1861, p. 267-268.
21 Anonyme, Vieux Souvenirs: la Campagne d'Italie de 1859 Racontée par un Sous Lieutenant de l'Époque, Paris, 1873, p. 219.
22 Ibid., p. 235.
23 Ibid., p. 241.
24 Ibid., p. 215.
25 Bourelly, général, op. cit., p.137.
26 Division Historique de l'État-Major de la Prusse, La Campagne d'Italie en 1859, Berlin, 1862, p. 172.
27 Ibid., p. 242.
28 Henri Dunant, La Bataille de Solférino; Auger fut mortellement bléssé par un boulet de 6, tiré par une pièce lisse autrichienne qui n'a même pas le tiers de la portée du Lahitte français...
30 Ibid.
31 Bourelly, général, op. cit., p. 172-173.
32 Bourelly, général, op. cit., p. 173.
33 Ibid, pp. 177-178.
34 Anonyme, La Guerre d'Italie de 1859, Paris, 1861, p. 337.
35 Ibid., p. 337-338.
36 Bazancourt, baron de, Campagne d'Italie de 1859, op. cit., t. I, p. 340.
37 « L'Echo de la Guerre », cité par Arnaud, René, La Deuxième République et le Second Empire, Paris, 1929, p. 155.
38 Moltke, H. von, Moltkes Militärische Korrespondenz, Berlin, 1903, t. IV, p. 456-457, « Bemerkungen vom 5 Januar zu eimem Bericht des Oberstleutnant Ollech über die Französische Armee. »
39 Blanchard, Amédée, Montebello, Magenta, Marignan, Paris, 1859, p. 109.
40 Engels, Friedrich, "The Volunteer Journal, for Lancashire and Cheshire" N. 42, 22. June 1861.
41 Engels, Friedrich, "The History of the Rifle", dans The Volunteer Journal, for Lancashire and Cheshire,p aru octobre-janvier 1860-1861.
42 Militärische Blätter, Berlin, 1867, p. 592.
43 Lacapelle, capitaine A., Travaux sur le Tir et les Armes à Feu Portatives, Paris, 1868, p. 168.
44 Il y avait, en fait, trois modèles légèrement différents de fusil Lorenz: le plus courant qui avait un pas d'hélice moins serré et ne disposait pas d'une hausse mobile, il était destiné aux hommes des deux premiers rangs; un autre modèle avec un meilleur pas d'hélice et une hausse réglable était utilisé par les tirailleurs du troisième rang, et, finalement, le plus rare, équipé d'une culasse à tige et d'une hausse spéciale armait les chasseurs.
45 Götz, Hans-Dieter, op. cit., p. 262.
46 Willy, colonel H. C., The Campaign of Magenta and Solferino, Londres, 1907, p. 12.
47 Mollinary, Antonn Freiherr von, Sechsundvierzig Jahre im österreich-ungarisches Heere, Zurich, 1905, t. II, p. 7.
48 Wagner, Walter, Von Austerlitz bis Könniggrätz: Österreichische Kampftaktik im Spiegel der Reglements 1805-1864, Osnabrück , 1978, p. 111.
49 Ces calculs prennent en compte le fait que le Schritt autrichien mesure 76 cm contre 66 cm pour le pas français.
50 Bonnefoy, Marc, Souvenirs d'un Simple Soldat en Campagne 1859, Paris, sans date, p. 124.
51 Anonyme, La Tactique de l'Avenir, op. cit., p. 56-57.
52 "J.M.L., Die Feuerwaffen und das Bajonett in ihren Wesen und ihre Wirksamkeit, Österreichische Militärische Zeitschrift, 1863, vol. IV.
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