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  Factories : France

La situation française s'avérait plus compliquée. L'armée française, éperonnée par plusieurs militaires-techniciens visionnaires, avait entrepris des expériences et un déploiement limité des fusils rayés dès 1830. Mais nous osons dire qu'au contraire des autres pays, la France souffrait de quelque chose approchant un excès de fébrilité créatrice en ce qui concerne les armes à feu portatives; des échantillons d'armes rayées avait été produits par les arsenaux de 1830 à 1850, de sorte que lorsque la Guerre de Crimée éclata, l'armement portatif des forces françaises était fort hétéroclite. Il existait, hors les divers fusils lisses, les fusils rayés de rempart, les carabines et les fusils de rempart Delvigne, les fusils à tige Thouvenin, les fusils rayés Minié; on avait, au cours de ces vingt années, fabriqué peut-être vingt à trente mille fusils rayés. Les arsenaux n'avaient pas eu de difficulté à faire face à ce rythme de production modéré — qui, cependant, venait en s'ajoutait à la production et à la réparation courante de fusils lisses tels le modèle M1842.

Pour mieux apprécier les difficultés que posait la production d'un nouveau modèle de fusil, il convient de jeter un coup d'oeil rapide sur le système français de manufacture d'armes de cette époque. C'était, comme dans le cas de la plupart des États européens, un système mixte, où l'État et les entreprises partageaient les responsabilités. Plutôt qu'un « système », il serait probablement plus juste de dire qu'il s'agissait d'un organisme, descendant d'une évolution socio-politique déjà vieille d'au moins deux siècles à l'époque de la Guerre de Crimée. Des inspecteurs, des techniciens, et aussi, en proportion normalement très minoritaire, une main-d'oeuvre militaire, subordonnée au Ministère de la Guerre, travaille dans des manufactures décentralisées en conjonction avec un petit groupe de grands fabricants d'armes nommés « entrepreneurs » qui se chargent de produire des quantités spécifiques d'armes répondant à des normes établies, pour une marge de profit spécifique. Les entrepreneurs eux-mêmes ne produisent pas les armes dans leur totalité; en fait, ils fractionnent et distribuent le contrat parmi une myriade de petites entreprises ou d'ouvriers spécialisés. Certains de ces ouvriers ne fabriquent que les platines, d'autres les crosses, certains les garnitures, d'autres enfin, exclusivement les canons. Chacun de ces éléments, de plus, peut impliquer plusieurs stades et agents de fabrication; il est donc possible et même probable que les canons de fusils aillent du forgeron au foreur, au rayeur, au finisseur, avant de terminer leur course chez le monteur...

On se figurera que la gestion d'un organisme décentralisé d'une telle envergure, d'une telle complexité, et composé, qui plus est, d'éléments non seulement hétéroclites, mais souvent mutuellement hostiles, aux intérêts divers voire exclusifs, pouvait poser problème. En France, comme en Angleterre, la fabrication d'armes demeurait concentrée en un petit nombre de localités, et les armuriers constituaient une caste relativement restreinte qui, consciente de sa spécificité et fière de ses traditions, était fort capable de défendre ses droits. Les mouvements sociaux n'étaient pas inconnus et pouvaient se coordonner au stade de la production.

Toutes ces conditions ont eu comme résultat que la mise en marche de cet organisme ancien et très compliqué qui assure la fabrication d'armes militaires en France n'implique pas simplement l'action « d'appuyer sur un bouton. » On se souviendra qu'après la Révolution de 1789, lorsqu'il s'agit d'équiper en hâte en armement les hommes de la levée en masse, il fallut une décennie d'efforts et des moyens énormes pour que la fabrication d'armes trouve une stabilité et des niveaux de production à peu près satisfaisants. Les efforts monumentaux des gouvernements révolutionnaires pour créer de véritables grandes manufactures nationales, les régies, échouèrent, et on revint essentiellement à l'ancienne situation d'entrepreneurs privés opérant en conjonction avec un groupe de direction et de supervision d'État.

Pour un tel organisme faire vite était déjà difficile, mais faire vite et bien et nouveau — comme il le fallait pour la nouvelle génération de fusils qui naissent autour de 1850-c'était beaucoup demander. Certes, le débit de fabrication des manufactures pouvait atteindre des niveaux considérables — en 1811, à elle seule, la manufacture de Saint-Étienne avait produit plus de 80.000 fusils — mais il faut rappeler qu'il s'agissait là de la production du modèle 1777, lui-même une rationalisation d'un modèle précédent, et que donc, en 1811, Saint-Étienne et la constellation d'ateliers dans son orbite fabriquaient le même produit depuis déjà 34 ans.1 On peut se douter qu'après 34 ans le rodage s'était accompli. De plus, sous la pression constante des guerres, on avait apporté quelques changements aux normes de construction des fusils, qui, en élargissant les marges de précision, permettaient un débit de production accéléré — bien que la qualité et l'efficacité des armes produites aient subi naturellement un certain recul. Globalement, les manufactures furent capables de satisfaire les besoins de l'armée (et aussi ceux des alliés et États satellites) pendant l'Empire. Mais, qu'allait-il se passer quand on demanderait à cet organisme de produire des fusils d'un type nouveau, nécessitant un niveau de tolérances et de complexité renforcé?

Le problème fondamental semble avoir été qu'autour de 1850 le rythme passe à la vitesse supérieure. Avec l'industrialisation et la science le monde devient plus petit, plus riche — et potentiellement beaucoup plus dangereux. Les lignes de chemin de fer peuvent porter à l'assaut des armées entières en quelques heures plutôt qu'en quelques semaines — et par n'importe quel temps ou saison. Il se produit désormais des changements, souvent brutaux, et qui se succèdent. Ce sont ces mêmes courants socio-économiques qui actionnent le développement du fusil rayé à balle oblongue et rendent obsolète le fusil lisse, les tactiques liées à son emploi, et même les modalités de sa fabrication.

En fin de compte, la France, bien que la patrie de presque toutes les innovations clés dans le domaine des armes à feu portatives au 19ème siècle, se verra dépassée par bon nombre d'autres pays: les Anglais, comme nous l'avons vu, adopteront et équiperont leur armée non pas avec un mais deux nouveaux modèles en l'espace de 5 ans; les Prussiens, déjà équipés en grand nombre du fusil rayé Dreyse à aiguille, sans cesse perfectionné, rayent 300.000 anciens fusils lisses; les Russes prennent des mesures d'urgence pour rayer leurs fusils, fournir des balles de longue portée Nessler à leurs fusils lisses, et adoptent en 1856 un nouveau fusil rayé semblable à l'Enfield. Il faudra attendre 1866 pour que la France adopte le Chassepot, trop tard pour réagir à Sadowa et trop tard pour construire une nouvelle tactique rationnelle. Il nous semble qu'une partie de la responsabilité pour ce grave retard doive être imputée au mode de fabrication des armes.

L'étude des efforts français pour une rénovation des manufactures d'armement est d'une importance majeure et dépasse les limites du domaine industriel. Les capacités et les limites des manufactures sont étroitement liées à la politique d'armement, à la tactique et, enfin, à la politique étrangère. En élargissant notre optique ainsi, nous voyons que la réticence des autorités militaires à se décider pour l'adoption d'un nouvel armement qui ouvrirait de nouvelles perspectives tactiques et stratégiques, s'explique partiellement par la vétusté des établissements de fabrication. Il serait simpliste de condamner sommairement le Comité d'Artillerie pour sa timidité ou son aveuglement. De la documentation émerge une image plus complexe et ambiguë. Une inertie latente régnait bien non seulement au comité, mais aussi dans les manufactures, et dans les rangs de l'armée. Il existait cependant aussi des éléments progressistes dans tous ces organismes. øCes groupes devaient pourtant évoluer dans un contexte précis: les capacités matérielles des manufactures-en l'absence du stimulus politique et financier nécessaire pour effectuer de réels changements une véritable rénovation de celles-ci était impossible.

Nous nous fixons pour objectif de décrire la situation de base des manufactures d'armement française dans la période critique de la Guerre de Crimée, en examinant ses capacités, ses limites, ses succès, ainsi que ses déboires et leurs conséquences.

Sans doute inspiré par l'exemple de la commission parlementaire anglaise qui s'était rendue aux États-Unis en 1855 pour observer l'industrie d'armement américaine, le Comité d'Artillerie avait, il est vrai, déjà fait quelques pas timides vers l'étude de la mécanisation de ses ateliers de fabrication d'armes. Ainsi, en juillet 1852, le ministère de la Guerre avait approuvé l'avis favorable du Comité de l'Artillerie sur la construction d'un appareil avec la fonction de « déterminer avec une précision mathématique le cran de mire de la hausse des fusils d'infanterie ». On avait aussi installé d'autres machines associées à la production des armes rayées: des appareils pour vérifier avec exactitude le calibre des canons de 0,012 jusqu'à 0,030 millimètres, et d'autres pour vérifier le pas des hélices décrites par les rayures pratiquées dans le canon. Il était temps; le besoin d'une rénovation était clairement exprimé dans un rapport du comité daté le 14 mars 1856, qui estimait en conclusion qu':

« ...on ne peut se dissimuler que nos établissements se trouvent fort en arrière du progrès général; ils sont restés stationnaires et routiniers, tandis que l'industrie privée prenait un essor qui l'a complètement transformée. À l'heure qu'il est, nos ouvriers travaillent encore comme on travaillait il y a soixante ans. Les machines sont peu nombreuses et d'un modèle qui n'est pas toujours le meilleur ni le plus nouveau. » 2

À part ces problèmes généraux, des difficultés spécifiques liées au rayage des canons avaient été relevées:

« Jusqu'à ce jour, l'opération de rayure des canons n'a été faite qu'imparfaitement et bien peu de canons avaient été rayés au pas préalablement fixé. » 3

Les expédients individuels s'avérant inefficaces, une solution d'ensemble s'imposait. Le Comité de l'Artillerie prit donc en considération le système de machines américaines de James T. Ames, industriel d'armement implanté à Chicopee, dans l'État de Massachusetts. Le système Ames consistait en un ensemble complet de machines fournissant 1.000 armes en six journées de travail de dix heures chacune, ce qui revenait à une production annuelle de 50.000 armes. Le personnel nécessaire au fonctionnement du système Ames consistait en 1.200 « jeunes gens de manoeuvre », dirigés par une vingtaine de contremaîtres. Le plan envisageait aussi l'embauche de 10 vérificateurs pour le contrôle de qualité.

Le système de production mécanisé de Ames promettait une capacité, une qualité et une efficacité de production largement supérieure à celles des méthodes jusqu'alors en vigueur dans les manufactures françaises. La production moyenne annuelle d'armes à feu de chacune des quatre manufactures de Châtellerault, Saint-Étienne, Tulle, et Mutzig, de 1835 à 1840, et de 1851 à 1853, était pratiquement identique: 14.687 et 15.896; même en produisant une proportion majoritaire d'armes moins complexes tels des fusils, mousquetons, ou pistolet lisses, la production d'aucun établissement ne dépassait vingt mille unités l'année. La productivité des ouvriers d'armes à feu à Châtellerault n'était que d'environ 17 armes fabriquées par an; la moyenne de productivité des manufactures françaises ne devait pas dépasser 25. Aux États-Unis, à l'arsenal national de Springfield, la productivité des ouvriers avait déjà atteint 35 unités en 1815; 63 en 1850 — et la productivité de certains établissements de l'industrie privée, comme celui de Colt, à Hartford dans le Connecticut, devait atteindre des moyennes de 100, et ceci en fabriquant des revolvers, armes notoirement plus compliquées à produire que de simples fusils.

L'adoption du système Ames permettait de tripler l'efficacité de la production d'armes à feu: le taux de productivité par ouvrier serait de 41, et les heures totales de travail, ainsi que le niveau d'expertise — et donc de rémunération — des ouvriers, moindre.

Mais cette considérable amélioration de rendement ne serait évidemment pas gratuite. Pour les machines destinées à la fabrication des canons des fusils (forage, polissage, creusement des rayures) le prix demandé par Ames était de 329.465 francs; pour les machines impliquées dans la fabrication des baïonnettes: 157.265 francs; pour celles fabriquant les hausses: 98.360 francs; pour la confection des platines: 187.610 francs; pour les garnitures: 187.535 francs; pour les vis et les cheminées: 68.975 francs; pour les montures: 212.350 francs; pour les ustensiles divers de la forge: 184.600 francs; et, finalement, pour les petits outils: 190.000; un total de 1.616.160 francs. À part cette somme, il fallait aussi prendre en compte les machines à vapeur, les arbres, les poulies de transmission, et les communications de mouvement nécessaires pour générer la force motrice des machines-outils de l'usine, pour lesquels la somme de 371.150 francs était prévue. Pour l'emballage, l'encaissement, et le transport des États-Unis en France la somme de 98.350 était facturée. L'installation des machines dans leur nouveau site coûterait 168.500 francs. L'emplacement nécessaire à la fabrique comprenait une surface de 150.900 pieds carrés, soit 14.034 mètres carrés. Le coût total de l'usine, clés-en-main et bâtiments inclus, s'élèverait donc à environ 3 millions de francs. Le comité estimait cependant qu'Ames était prêt à négocier; une réduction de 500.000 à 600.000 francs semblait possible.

Si cette somme paraissait importante, le Comité reconnaissait pourtant que le système mécanisé de production Ames offrait des

« ...résultats remarquables sous le rapport de l'économie et la rapidité de la production: 22 minutes pour faire une monture (sans compter le polissage à main) et une main d'oeuvre coûtant pour ceci 7 pence, soit 70 centimes. Dans nos manufactures la fabrication d'une monture exige au moins 9 heures de travail avec un coût moyen pour la main d'oeuvre de 3 francs et 25 centimes. »

Le rapport du Comité de l'Artillerie résumait ainsi les avantages du système Ames: 1) identité des produits (interchangeabilité); 2) économie de 25 francs par arme comparé à l'achat d'une arme équivalente ailleurs, avec une économie supplémentaire de 6 à 7 francs par arme en raison du coût moins élevé de la main d'oeuvre en France vis-à-vis du coût de celle-ci aux États-Unis; 3) remplacement éventuel des pièces usées ou avariées des armes au niveau des corps d'armée rendu très facile — et épargnant de cette façon les frais et délais de transport aux manufactures; 4) une puissance productive presqu' illimitée: en France, avec les méthodes de travail alors en vigueur dans les manufactures, il aurait fallu 50% d'ouvriers en plus pour arriver à un chiffre de fabrication analogue à celui atteint par le système Ames. 1.800 ouvriers, « presque tous des hommes faits, ayant une instruction professionnelle longue à acquérir », auraient été nécessaires pour égaler la force productive du système américain. Mais l'embauche de ces 1.800 maîtres ouvriers, particulièrement chers en une conjoncture économique très favorable, est beaucoup plus onéreuse que celui des 1.200 gens de manoeuvre et débutants qui suffisent à l'opération simplifiée des postes de travail mécanique Ames. Ainsi, déjà au bout d'un an, une économie d'environ un million de francs aurait été réalisée. Donc, au bout de deux ou trois années, le prix initial de l'achat et de l'installation de l'usine américaine aurait été complètement amorti.

Pour toutes ces raisons, l'avis du Comité Consultatif de l'Artillerie, un groupe connu pour sa prudence et notoirement circonspect dans l'étude et l'évaluation de la foule de projets régulièrement soumis à son analyse et jugement, fut tout à fait positif, préconisant l'adoption du système de fabrication d'armes mécanisé de James T. Ames. Le Comité notait en même temps qu'une machine américaine de garnissage coûtant 13.500 francs, mûe par une chaudière à vapeur de 4 chevaux et construite par l'ingénieur Coster selon les plans d'un Allemand, Kreuzberger — un ancien employé de l'usine Ames à Chicopee — venait d'être installée à Châtellerault avec de bons résultat; ce fait, appuyant l'exemple positif de l'implantation de machines américaines à Enfield par l'Américain Burton, semblait bien prouver toute l'utilité de ce type de modernisation.

Mais on n'acheta pas le système Ames. Apparemment, le Ministère de la Guerre trouvait que l'installation de quelques machines spécifiques était suffisante. La guerre, visiblement, prenait fin. Les pourparlers de paix avaient commencé et un tel investissement ne paraissait vraisemblablement plus si urgent.

Cette décision nous paraît mauvaise. Une dépense comme celle nécessaire à l'achat et à l'installation du système Ames, même si elle s'élevait à deux millions et demi de francs aurait constitué un investissement pour l'avenir, apportant une appréciable expansion des forces productives de l'industrie d'armement française et, surtout, servant d' « usine modèle » à la manière d'Enfield en Grande-Bretagne. En 1855, le budget total de l'armée était de 865 millions de francs — la construction de la nouvelle usine selon le système Ames aurait coûté un 350ème de cette somme — une proportion relativement insignifiante. Mais les bénéfices d'une telle rénovation auraient été potentiellement énormes. Le système Ames, comme l'avait bien vu le comité, aurait représenté un très grand pas en avant — avec une efficacité productive de 3 à 26 fois supérieures aux méthodes courantes selon la phase de fabrication (forage, soudage, dressage, martellement, etc.)

Il faut insister sur un point essentiel: les machines sont importantes non seulement parce qu'elles accroissent la capacité de production des manufactures, mais, tout aussi essentiel, parce que l'uniformité et la précision de la fabrication mécanisée, rehaussent l'exactitude du travail. C'est sur ce point critique que la question des armes rayées est déterminante: les fusils lisses, de par leur principe même — le vent-restaient relativement insensibles au manque de précision du travail. Mais ce n'est plus le cas des armes rayées: ici, l'exactitude du calibre du canon, sa symétrie, la netteté, l'alignement des rayures, leur profondeur, la largeur, la précision de la construction de la hausse — et surtout, de son placement sur l'arme, quant à la position rectilinéare, sont tous d'un intérêt vital. Un travail artisanal — même celui d'un maître armurier d'atelier de luxe bien outillé, comme Gastine-Rennette, n'aurait pas suffi — les méthodes manuelles sont donc fondamentalement incompatibles avec la production en quantité d'armes rayées réellement performantes.

Prenons, par exemple, la soudure des canons. À cette époque, le tube du canon était, en fait, élaboré à partir d'une longue plaque de fer chauffée puis martelée et soudée autour d'un mandrin cylindrique, lui donnant ainsi sa forme. La technique traditionnelle employée dans les manufactures françaises en 1855 est manuelle: un artisan spécialiste frappe l'ébauche chauffée du canon avec une masse. Aussi habile et fort soit-il, on ne peut pas s'attendre à ce que le forgeron assène chaque coup d'une manière identique; il s'ensuit que le canon présentera des irrégularités. Mais les marteaux à vapeur utilisés par Ames frappent à 700-800 coups la minute, et toujours avec une force identique. Ils vont tellement vite qu'il n'y a pas besoin de recourir à des réchauffements continuels — ce qui épargne du temps et évite des anomalies métallurgiques qui pourraient naître du va-et-vient de l'ancienne méthode. Les marteaux à vapeur produisent cinq fois plus de canons par jour que le meilleur forgeron — et ces canons sont d'une uniformité de construction supérieure. La fabrication du canon — qu'on n'appelle pas par coïncidence, l'âme-n'est seulement qu'une des phases les plus importantes de la production d'une arme à feu, mais dans toutes les autres, les mêmes avantages de la mécanisation vis-à-vis des méthodes manuelles sont présents.

La possession du système Ames aurait permis à l'armée d'adopter et d'intégrer les nouvelles technologies d'armements plus rapidement, pour que la France pût rester à la pointe, et même anticiper le progrès, plutôt que d'être obligée de le suivre tardivement, à grand frais, et avec d'importants risques stratégiques.

Que fit-on au lieu d'adopter le système Ames? À peu près le même chose qu'avec la politique d'armement: en voulant économiser, on se borna à de petits travaux de rapiéçage, réagissant au rythme des crises, ne dépensant que le strict minimum, au dernier moment possible, sans vision, sans réelle organisation. La décision de se fier à Kreuzberger comme ingénieur et Coster comme constructeur montre bien les limites de cette politique. Kreuzberger avait bien passé sept ans dans l'industrie d'armement en Amérique, et il est vrai que ses machines et son travail contribuèrent à améliorer la situation matérielle des manufactures, mais ce n'était pas en achetant une machine à treize mille francs par là, et un coupe-boulons à 150 francs par-ci, et en faisant courir un ingénieur d'un établissement à l'autre, qu'on allait véritablement avoir un impact positif sur les manufactures... Cette politique misérable rappelle bien celle des autorités anglaises à l'encontre de l'inspecteur Lovell à Lewisham (l'ancêtre d'Enfield), mais quinze, vingt années auparavant... La Guerre de Crimée avait pourtant réveillé l'industrie d'armement britannique de son sommeil; en France — quoique le germe d'une renaissance eût pointé — l'occasion fut ratée.

La manufacture de Châtellerault nous fournit un bon exemple des balbutiements du développement industriel des manufactures d'armement française dans cette période critique. Nous observons une série d'improvisations de petite envergure dans la rénovation de l'équipement de la manufacture côtoyant des insuffisances techniques fondamentales, la pérennité des mêmes défauts généraux de construction des armes, et, aussi, l'archaïsme et les contradictions dans la gamme des produits.

La proposition de Kreuzberger, suite à l'éclipse du plan Ames, d'une installation de 25 machines de types différents à Châtellerault, quoique beaucoup moins onéreuse sur le plan financier, n'eut non plus de lendemain. Les investissements furent aussi épisodiques que modiques: en mars 1858, on installa cinq machines à fraiser, et cinq perceuses.4 Mais le plus aberrant, à notre sens, c'est le fait à la fois invraisemblable et symbolique de l'incohérence de la politique industrielle d'armements que nous rapporte la documentation: la manufacture de Châtellerault ne possède pas de machine à fileter les vis.5 La vis est bien l'élément de base de la mécanisation — et plus spécialement, la confection standardisée de vis est absolument fondamentale — formant, comme nous l'avons évoqué, le point de départ de l'histoire même des machines-outils, avec Henry Maudslay. Au niveau pratique, l'absence de machine à fileter les vis veut dire qu'en cas de réparation ou de construction de machines, comme pour celle de fusils, il faut se contenter des méthodes manuelles, dont les variations individuelles feront qu'il n'y aura pas d'interchangeabilité possible, mais l'individualité de chaque pièce. Cela complique et ralentit évidemment singulièrement les choses.

Une lettre, datée de juillet 1860, fait état de quelques nouvelles acquisitions: une machine à percer les canons, une autre pour procéder au rabotage des ébauches de lames de baïonnette, toutes deux l'oeuvre de Kreuzberger.6 Mais, ici apparaissent aussi quelques problèmes: les roues et les engrenages dentés des machines et des transmissions se cassent avec une régularité perturbante. Leur construction en fonte et en fer provenant de la démolition d'anciennes machines — comme toujours, une mesure d'économie — n'est probablement pas étrangère à ce phénomène.7 On peut aussi s'interroger sur le véritable niveau de compétence de Kreuzberger quant à la construction de ces machines; c'était certainement un homme ingénieux et énergique, mais cela ne garantissait pas la solidité de ses installations, d'autant plus qu'il n'existe aucune preuve qu'il ait préalablement construit des machines-outils ailleurs... En embauchant Kreuzberger on s'était bien épargné le coût d'aller sur place en Amérique comme l'avait fait la commission anglaise, mais il n'est pas certain que les prix imbattables de l'expatrié allemand aient représenté, en fin de compte, une si bonne affaire...

Châtellerault souffre d'un autre problème sérieux: l'énergie. De 1849 à 1859 la manufacture renouvelle annuellement sa demande pour la somme nécessaire à la réparation en urgence de la roue à aubes principale de l'usine. Quelle ironie d'observer qu'au moment où, en Angleterre comme en Russie, on fait de très considérables efforts, accompagnés de très importantes dépenses pour moderniser en profondeur les établissements de manufacture d'armes, en France les manufactures doivent s'insurger même pour maintenir leurs installations arriérées en état de marche... À cette époque la force motrice des quelques machines dont dispose la manufacture reste très majoritairement la force hydraulique: 128 chevaux contre, peut-être, une dizaine de chevaux-vapeurs.8 L'utilisation de la force hydraulique n'est pas mauvaise ipso facto, mais dans le cas d'une installation industrielle d'État chargée d'un travail important, et des « ...inconvéniens graves résultant des crues subites qui noyent les roues de l'usine... » toujours communs à la Vienne, les avantages de machines-vapeur (prévisibilité, continuité de rendement, flexibilité d'installation) auraient justifié un usage plus intensif de ce type de motorisation.9 Sans une réelle rénovation et expansion des forces motrices de la manufacture, passer à la mécanisation n'était pas possible.

Cependant, l'intégration lente et hésitante de la technologie se poursuivait. Une lettre du Ministère de la Guerre datée du 3 avril 1862 annonce la décision d'acheter huit nouvelles machines: trois perceuses, trois tours, une mortaiseuse, et un limeur.10 Mais, clairement, l'équipement demeurait insuffisant: pour la fabrication de seize fusils à aiguille prototypes de Chassepot commandés à la manufacture l'année suivante, il fallut avoir recours au privé. L'outillage de la manufacture n'était pas en mesure d'assurer le forage des canons en acier de petit calibre (9 à 12 millimètres) des nouvelles armes — les machines disponibles faussaient les canons de petit calibre, et les machines à rayer étaient incapables d'impartir au canon un pas d'hélice assez serré.11 Les délais et excès de coût associés à ces déficiences d'outillage furent considérables.12 Alors que les difficultés survenues lors de la fabrication de cette pré-série de Chassepot démontraient que l'équipement ne suffisait pas aux exigences technologiques du nouveau modèle, trois ans passèrent avant que, finalement, on assiste au début d'une rénovation des installations de la manufacture.

En 1866 — dix ans après la proposition du plan Ames — la construction en urgence d'une nouvelle usine de construction mécanique à Châtellerault est décidée. En 1867, un contrat de 72.815 francs est conclu avec l'entreprise Koechlin de Mulhouse pour la construction et l'installation d'une turbine hydraulique de 50 chevaux.13 La nouvelle salle de machines principale avait une superficie de 30x33 mètres, et, finalement, on organisa l'éclairage au gaz.14 C'était un début, mais, ce ne fut que l'année suivante, en 1868, que la manufacture de Châtellerault passa réellement à la vitesse supérieure: des générateurs à vapeur d'une puissance totale de 65 chevaux furent installés, et on augmenta aussi la force hydraulique de plus d'un tiers, atteignant 226 chevaux; le nombre de machines — outils dépassait trois-cent.15 Les résultats de cette rénovation se lisent dans les chiffres de production: de 9.410 fusils neufs en 1866, la production est pratiquement quadruplée en 1867 avec 37.128, pour atteindre 57.100 fusils neufs en 1868.

Toutefois, dans le tohu-bohu des efforts frénétiques pour fabriquer le Chassepot et rattraper le retard français dans l'armement portatif face à pratiquement toute l'Europe, le rendement et l'efficacité de la manufacture ne sont toujours pas si bons: la production annuelle par ouvrier en 1868 doit se situer aux alentours de 28 ou 30. En effet, sentant toute l'urgence — mais aussi l'insuffisance des manufactures — l'armée a fortement augmenté le nombre des ouvriers à Châtellerault, qui est passé de 850 en janvier 1867 à 2.187 le 1er juillet 1868. La moitié de ces nouveaux-venus sont, en fait, des soldats détachés exceptionnellement de leurs régiments.17

Ce désordre et cette inefficacité sur le plan industriel à Châtellerault, un effort insensé pour rattraper en quelques mois les négligences d'une décennie, sont de funestes présages de la débâcle militaire-politique de 1870. De plus, ces mauvaises conditions n'étaient nullement limitées à Châtellerault.

Un rapport du service de l'artillerie de 1863 faisait le tour d'horizon des défauts affligeant les manufactures. À Mutzig on relevait les mêmes problèmes hydrauliques qu'à Châtellerault: « le chômage de la force motrice », exacerbé par la « construction vicieuse des moteurs hydrauliques et les transmissions de mouvement ».18 De plus, la qualité et l'efficacité du travail à Mutzig souffraient aussi du fait que la plupart des ouvriers travaillaient à domicile, où, évidemment, les conditions et l'outillage n'étaient pas toujours les meilleurs.

À Saint-Étienne, la plus importante manufacture en termes de chiffres de production, on est aussi loin de l'idéal. On avait déjà signalé, en 1859, la vétusté des bâtiments de cet établissement, et en particulier, de l'installation de Rives où un des locaux « menace de tomber en ruines »; à part cette décrépitude on notait que

« ...l'organisation défectueuse des anciens mécanismes de la grande usine produit une grande déperdition de force motrice et augmente en pure perte la consommation de charbon. »

poursuivant ses propos, le rapport ajoutait:

« ...il est regrettable que... l'installation de cette manufacture ne soit pas en rapport avec son importance, et que par l'état de ses bâtiments, de ses usines, et surtout de ses mécanismes, elle soit aussi notablement inférieure à tous les établissements industriels situés dans ce grand centre manufacturier. »

En 1863, ces problèmes restaient toujours d'actualité pour le centre d'armements national stéphanois. Comme à Mutzig, le travail « à domicile exerce également sur cette qualité une influence déplorable », que ne favorisent pas non plus les distances séparant les différents ateliers (endommagement des pièces en route; perte de temps). Le rapport note que le travail n'est pas bien organisé dans certaines phases et que l'installation des machines « laisse fort à désirer ». À part ces conditions de nature interne, on relève la mauvaise influence de la nouvelle loi sur la libre fabrication des armes de guerre, renforçant la concurrence des établissements privés. Le rapport estime qu'en vue de tout ces défauts, une « reconstitution radicale » est nécessaire.19

La reconstruction de la manufacture d'armes de Saint-Étienne est décidée: le but est d'atteindre un chiffre de production annuel de 120.000 fusils. Le projet sur la nouvelle manufacture adopté le 27 juillet 1863 envisage une dépense évaluée à 2,8 millions de francs. L'état débloque les sommes nécessaires: 417.992 francs en 1864, et 1.199.391 francs en 1865 pour Saint-Étienne. Mais, comme on pourrait l'imaginer, la hausse de productivité n'est pas immédiate; en fait, le chiffre de production tombe de 77.000 unités en 1863, à 47.000 en 1864, et 37.000 en 1865.Le service de l'artillerie reconnaît les perturbations d'un changement si radical et abrupt apporté dans le travail par la rénovation trop longtemps ajournée de l'établissement:

« ... les procédés de fabrication par l'emploi des machines seront exclusivement suivis dans la nouvelle manufacture; mais afin d'éviter l'a — coup que pourrait résulter d'une transition brusque des anciens procédés aux nouveaux, on a dû familiariser les ouvriers et chefs d'atelier avec leur emploi. » 20

Les efforts de modernisation du service de l'artillerie, quoique spasmodiques et jugulés par une carence d'investissements pendant la plus grande partie de la période entre la Guerre de Crimée et la Guerre Franco-Prussienne, arrivent pourtant à faire monter les chiffres de production. La moyenne de production annuelle de fusils neufs des quatre manufactures passe de 62.463 unités dans la période 1835-1853 à 69.756 dans la période 1856-1860, pour arriver, dans la période 1861-1864 à 109.349. Cette progression de 57% dans la dernière période coïncide avec le début des grands travaux de rénovation à Châtellerault et à Saint-Étienne. Une augmentation encore plus considerable allait s'opérer à partir de 1868, quand les nouvelles installations commencent à travailler à plein régime, la production de Châtellerault septuplant en deux ans...

Mais, malgré des progrès sensibles et le déploiement en urgence de grandes ressources financières et humaines, les manufactures n'étaient toujours pas en mesure de satisfaire les exigences ambitieuses du nouveau ministre de la Guerre, le maréchal Niel, qui succède au maréchal Randon en 1867, et fixe la date limite pour la livraison de 400.000 Chassepot au 1er avril 1868. Il faut donc faire appel à des entreprises privées en France, comme la maison Cahen-Lyon, qui reçoit une commande de 50.000, puis de 100.000 Chassepot, et à des entreprises étrangères à Liège, Brescia, et Birmingham.21

S'il est facile de critiquer les fautes du passé, du point de vue dominant de la postérité, il est toutefois justifié d'évaluer la politique d'armements française pendant le Second Empire par rapport à celles des autres puissances à cette époque, confrontées aux mêmes conditions d'un développement technologique volatile et de ressources financières limitées.

Cette évaluation comparative mène à une conclusion négative. Les autres grandes puissances, la Prusse, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie, les États-Unis, et même des pays de second ordre comme la Suisse et la Belgique, ont mieux géré la conciliation de l'évolution galopante de la technologie avec les réalités financières et industrielles. Si certains de ces pays étaient plus fortunés, d'autres l'étaient moins; en outre, la France, se trouvant à la pointe quant à la recherche dans le domaine des armements, possédaient de ce fait un avantage important. Tous les pays nommés bénéficiaient dès 1856 d'un armement rayé moderne de petit calibre — étape qui ne fut atteinte en France que dix années plus tard.

Mais en cumulant l'indécision et l'attentisme avec une frugalité excessive dans les investissements d'infrastructure industrielle d'armement, la France s'était fait grand tort. Trop longtemps, on s'était accomodé d'un état de choses inacceptable; pendant qu'à l'étranger et dans le privé, l'industrie subissait une profonde transformation, une véritable culture d'auto-congratulation en vas clos prédominait dans l'organisme étatique de la production d'armement. Les rapports du service de l'artillerie sur les inspections annuelles dégoulinent de ce type de sentiments: pendant vingt-cinq ans, il n'y a « rien à signaler »: l'équipement et les installations ainsi que l'organisation des établissements sont, à part les petites fautes relevées (qui ont plutôt un aspect décoratif — c'étaient tout de même des inspections, et il s'agissait bien de souligner quelques manquements cosmétiques), tout à fait suffisants pour satisfaire les besoins, et même, les dépasser. Dans cette confortable hébétude, on ne se posait apparemment pas beaucoup de questions sur le type de fusil qui pouvait être produit, dans quel délai, et de quelle qualité.

Les dépenses pour les bâtiments et les mécanismes pendant cette période reflètent cette apathie: elles se cantonnent au niveau notoirement insuffisant de dix mille francs annuellement... Vétusté matérielle et conceptuelle se renforcent, se confondent: jusqu'en1863 on continue de fabriquer des milliers d'armes complètement dépassées avec des méthodes de travail tout aussi archaïques.

L'introduction des armes rayées avait déjà révélé les faiblesses et le dépassement des capacités industrielles de l'État: les manufactures n'ont pas été capables de produire ces modèles en quantité ni en qualité suffisante — on relève les mêmes problèmes fondamentaux de chiens masquant la ligne de mire, d'enfoncements de canons, de rayures trop profondes, de pas d'hélice incorrects, de hausses mal ajustées, année après année.22 Paradoxalement, on s'est même ingénié à faire correspondre la construction des nouveaux modèles aux défaillances des capacités industrielles: parce que les canons sont déjà trop alésés, on adopte la rayure à profondeur progressive; pour éviter la complexité de la hausse, on l'élimine du fusil M1857. Mais, en voulant échapper à la complexité et au coût de la hausse, on ne fait que déplacer la difficulté. Viser sans hausse avec, et c'est un comble, la balle M1857 ou M1863 trop légère, n'est pas, comme le montrent les instructions officielles, chose simple, l'expédient était d'utiliser le pouce de la main gauche, courbé autour du canon comme un guidon de fortune:

« 300 mètres — mettre le pouce sur la capucine, viser la ceinture par la naissance de l'ongle »

« 350 mètres — placer le pouce sur la capucine et viser la ceinture par un point pris à égale distance de l'articulation du pouce de la naissance de l'ongle. »

« 450 mètres — viser comme à 350, mais en serrant l'articulation pour lui donner plus de saillie au dessus du canon. »

« 500 mètres — placer le pouce contre la capucine, amener le sommet de l'ongle dans le plan du tir, l'articulation du pouce restant en dessous de la génératrice supérieure de la capucine d'environ quatre millimètres, viser la ceinture par le sommet de l'ongle. »

« 600 mètres — viser comme à 500, mais avec le sommet du pouce dépassant la génératrice supérieure de la hauteur de l'étui à poudre de la cartouche. » 23

Voilà ce qu'on attendait des soldats que certains considéraient comme trop bêtes pour utiliser une hausse à curseur mobile avec ses « petits numéros ».

Nous le répétons: le retard technologique de l'armement portatif français qui émerge durant la Guerre de Crimée et apparaît pleinement à la fin de celle-ci (Dreyse 1840 en Prusse, Enfield 1853 en Angleterre, Lorenz 1855 en Autriche, Vintovka 1856 en Russie, Springfield 1855 aux États-Unis) est à la fois une cause est une conséquence du retard industriel français. Une technologie de fusils rayés de petit calibre exigeant une mécanisation de l'industrie pousse en urgence les autres pays à s'occuper sérieusement de la rénovation de leurs manufactures. Pas en France. Ce n'est qu'avec l'avènement du Chassepot, copie évolutive du Dreyse, qu'est affrontée finalement la question de la mécanisation.

Le coût final de la politique « économe » de l'industrie des armements en France pendant le Second Empire est incalculable. Au lieu d'adopter le système Ames, on continue pendant dix années à construire des centaines de milliers d'unités d'armes et d'équipement technologiquement dépassés — comme les fusils lisses ou rayés de grand calibre — ou obsolète sur le plan tactique — comme les lances, épées, sabres, et cuirasses-dépassés. Mais la perte n'est pas seulement mesurable en termes d'argent et de temps.

La possession d'une infrastructure industrielle d'armements modernisée en 1856 aurait permis à la France d'affronter les guerres d'Italie et du Mexique dans de bien meilleures conditions. La disponibilité de cet armement et son expérimentation sur le terrain auraient aussi permis l'élaboration d'une nouvelle tactique, d'une nouvelle assurance opérationnelle dans le commandement français. Plus important encore, une infrastructure industrielle d'armements aurait donné à l'armée française la possibilité d'intervenir d'une manière décisive dans la guerre austro-prussienne de 1866.



1 Il faut noter aussi que ce modèle 1777 est, en fait, une variation simplifiée avec des marges de tolérance de qualité élargies afin d'accroître le débit de production.
2 S.H.A.T. 4f8, Rapport du Comité d'Artillerie, 16 mars 1856.
3 Ibid.
4 Archives de la Manufacture d'Armes de Châtellerault (M.A.C), Note sur les Machines, 1 décembre 1859.
5 Ibid.
6 M.A.C., Lettre au Directeur, 27 juillet 1860.
7 M.A.C., Lettre au Directeur, 14 mai 1861.
8 M.A.C., Notice Historique, 1895.
9 S.H.A.T. 4w490, Inspection des Manufactures, 1838.
10 M.A.C. 232 00218, Lettre du 3 avril 1862
11 M.A.C. Mémoire sur la Fabrication de Seize Armes à Aiguille du Système de M. Chassepot
12 Ibid., Il fallut trois semaines pour rayer ces seize canons, et le prix de chaque prototype fut de 124 francs et 40 centimes, soit le triple d'un fusil M1857(rayé).
13 M.A.C., Marché de 1867 avec E. T. Koechlin de Mulhouse.
14 M.A.C., Glautier, capitaine, Historique de la Manufacture Impériale d'Armes de Châtellerault, Châtellerault, 1896, p. 52.
15 M.A.C., Notice Historique sue la Manufactures d'Armes de Châtellerault, 1895; Lefort, M., Historique de la Manufacture Nationale d'Armes de Châtellerault 1819-1939, Paris, 1955, p. 791
16 M.A.C., Notice Historique sur la Manufacture jusqu'à 1889, Châtellerault, 1893.
17 Lefort, M., op. cit., p. 791.
18 S.H.A.T., 4w490, Inspections des Manufactures d'Armes-Résumé du Travail d'Inspection Relatif au Service du Matériel des Manufactures pour l'Année 1863, et, Examen Sommaire des Manufactures, 1863.
19 Ibid.
20 S.H.A.T., 4w490, Inspections des Manufactures d'Armes-Résumé du Travail d'Inspection Relatif au Service du Matériel des Manufactures pour l'Année 1864
21 M.A.C., Glautier, capitaine, Historique de la Manufacture Impériale d'Armes de Châtellerault, Châtellerault, 1896, p. 54; et Challeat, général, L'Artillerie de Terre en France Pendant un Siècle 1816-1919, Paris, 1933, t. I, p. 176.
22 S.H.A.T., 4w490, Vérification Annuelle des Produits des Manufactures, 1846-1860; les problèmes de calibre, rayure, tige, ou hausse sur les carabines rayées 1846 et 1853 sont en moyenne de 40% des échantillons...
23 S.H.A.T., 4w492, Notice sur le Nouvel Armement de l'Infanterie, 1857.
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