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Monique Peyriere, "L'industrie de la machine à coudre en France, 1830-1914", in Bergeron Louis (eds), La révolution des aiguilles. Habiller les Français et les Américains, 19°-20°siècles, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1996, p 95-114.
INTRODUCTION
La machine à coudre est pour nombre d’hommes et de femmes de par le monde un objet industriel lié à un nom de marque : Singer. Aujourd’hui encore ce nom circule : René Depestre s’en fait poétiquement l’écho en évoquant dans Au matin de la négritude cette “Singer” présente “dans un foyer nègre, arabe, indien, malais, chinois, annamite ou dans n’importe quelle boussole du tiers-monde…”. Pourtant peu, parmi les hommes et surtout les femmes qui utilisent des machines à coudre, identifient “Singer” et “multinationale américaine” : pour eux, Singer est, depuis longtemps, une firme intégrée à leur industrie nationale. C’est ainsi qu’en Europe la machine à coudre Singer est un produit local autant pour les Français que pour les Italiens, pour les Russes, les Allemands ou les Britanniques. Il y a donc une histoire de la production et de la diffusion des produits Singer. C’est pourquoi cette entreprise, pérenne au XIX° et au XX° siècle, a suscité le plus vif intérêt chez les historiens et les économistes depuis la fin des années 1950.
Trois thèmes se dégagent des analyses issues des travaux faits par les chercheurs américains à partir des archives de l’entreprise Singer : l’un porte sur le marketing des machines à coudre, le second sur le mode de fabrication de ce produit, enfin le troisième sur l’expansion internationale de l’entreprise hors des Etats-Unis. Ces analyses vont du milieu du XIX° siècle à la première guerre mondiale; elles ont en commun de s’attacher à la transformation du produit et de son entreprise selon un processus de croissance et de développement.
Ainsi Andrew B. Jack dans un article de 1957 prend l’exemple de la machine à coudre Singer pour s’interroger sur les innovations commerciales qu’induit la vente de ce nouveau produit sur le sol américain. Au début des années 1850 les options techniques sont multiples et pourtant seuls certains produits vont se diffuser; par quelles filières ?
En 1984, David A. Hounshell reprend la question posée dans le livre dirigé par Nathan Rosenberg et celle de Daniel Nelson sur les étapes de la diffusion du système américain de manufactures. Il souligne la diversité des approches des entreprises américaines quant à la fabrication en grande série de produits tels que les armes, les machines à coudre, les moissonneuses, les machines à écrire ou encore les bicyclettes et les automobiles. Dans son ouvrage, Hounshell souligne la lenteur avec laquelle la firme Singer adopte le nouveau procédé d’interchangeabilité des pièces, lui préférant un certain équilibrage entre l’introduction de machines spécialisées, autour desquelles s’organise la fabrication en série de pièces normalisées, et le maintien en poste d’ouvriers très qualifiés, selon une méthode dite “européenne”.
La troisième approche privilégie l’expansion internationale de l’entreprise. Robert B. Davies s’est interrogé sur la façon dont les dirigeants successifs de Singer réagissent aux réglementations des marchés internationaux et, ce faisant, positionnent l’entreprise comme leader mondial de l’industrie des machines à coudre. De là une connaissance précise de l’entrée de Singer en Europe, en Inde ou en Extrême Orient, qui intègre l’étude menée par Frederick V. Carstensen sur l’installation de Singer en Russie avant la première guerre mondiale.
D’une manière générale les recherches menées sur la firme Singer s’inscrivent dans la lignée proposée par Mira Wilkins à partir du début des années 1970 et questionnent l’influence spécifique des multinationales américaines dans l’histoire du développement du capitalisme mondial. Alfred D. Chandler va se nourrir en partie de ces travaux et suggère aux historiens des entreprises de porter leur attention sur le développement des capacités organisationnelles des entreprises à travers l’étude de leurs investissements dans les domaines de la production, de la distribution et du management. En comparant ainsi les changements survenus dans l’histoire des 200 premiers groupes industriels de trois grands pays tels qu’ils existent en 1917, 1930, et 1948, Chandler propose une approche distincte, comparative et dynamique des capitalismes américain, allemand, et britannique.
Sous cet éclairage l’histoire de l’industrie de la machine à coudre ne se résume plus à l’expansion d’une seule firme (Singer); elle intègre les échecs et les réussites, les options diverses auxquelles furent confrontés les concurrents, qu’ils soient américains, britanniques, ou allemands pour la plupart.
Le cas de la France est, lui, tout à fait particulier. En effet c’est en France que dès 1830, pour la première fois au monde, un brevet fut déposé pour une machine à coudre, laquelle fut utilisée dans une entreprise de confection. Pourtant à la veille de 1914 la production de machines à coudre françaises était insignifiante alors même que le commerce de ce produit industriel prenait un formidable essor. L’objectif du présent article est de montrer comment, à mesure que s’affirme la dimension internationale de la machine à coudre, les fabricants français se spécialisent puis entrent en crise alors que, simultanément, la diffusion des méthodes de marketing en direction du public féminin et le développement de l’industrie de la confection contribuent à l’extension de nouvelles formes d’organisation commerciale.
I Invention et diffusion d’un nouveau produit, 1830-1877
L’invention de la machine à coudre est double : en effet entre 1830 et 1846 deux pensées différentes concrétisent chacune un objet technique particulier.
La première voit l’invention française d’une machine à coudre à point de chaînette. Elle est issue d’une suite de rencontres entre un tailleur, Barthélemy Thimonnier, et des hommes, dessinateur, mécanicien, ingénieurs, tous liés à l’Ecole des Mines de Saint-Etienne, dans une région réputée pour ses activités industrielles. Cette machine à coudre donne lieu à une prise de brevet dont l’inventeur cède les droits le 8 juin 1830 à une entreprise parisienne ayant pour projet de mécaniser la confection d’uniformes militaires. Cette première expérience se solde par un échec dont la raison n’est pas, comme le raconte la légende, la destruction des machines par les ouvriers, mais plus sérieusement la fragilité de l’entreprise et les imperfections de l’objet technique . A partir du milieu des années 1840 l’inventeur Thimonnier passe du bois au métal et propose une nouvelle version de sa machine “qui peut s’appliquer à toute exécution de grandes coutures continues...” . Ce brevet est vendu en Angleterre, à des fabricants de machines de Manchester.
Aux Etats-Unis, un mécanicien du nom de Elias Howe réalise en 1846 une machine à coudre en métal d’une autre lignée technique, celle du point navette. C’est à Londres qu’il perfectionne sa machine pour le compte d’un fabricant de parapluies et de corsets.
L’Angleterre grâce au développement de ses compétences industrielles en mécanique et à l’apparition d’une industrie de la confection à bon marché dans ses villes permet donc le lancement de la machine à coudre. Cependant, très vite, ces machines passent l’Atlantique et provoquent une première vague d’innovations techniques dont les brevets se retrouvent l’enjeu d’une compétition intense sur le sol américain.
Les premières entreprises de fabrication de machines à coudre se créent aux Etats-Unis dès le début des années 1850 autour de brevets originaux ou achetés. Souvent le fruit d’une association fructueuse (un inventeur et un juriste ou un avocat), ces firmes concurrentes ne cessent de s’intenter des procès longs et dispendieux.
En 1856, pour la première fois de l’histoire des techniques les propriétaires des principaux brevets de la machine à coudre décident de former ensemble un pool de brevets. C’est ainsi que se noue une alliance entre la Wheeler and Wilson Company, la Singer Company, la Grover and Baker Company, et la Howe Company. L’accès à la fabrication des machines à coudre est ainsi verrouillé; chaque nouvel entrant dans cette industrie devra payer des redevances à ceux qui participent au pool, lesquels -bénéficiant d’un accès aux principes essentiels de la machine- vont pouvoir se consacrer à l’organisation de leur firme tant pour la fabrication que pour la distribution des machines à coudre.
Cette association juridique autour d’un fonds commun de brevets perdurera jusqu’en 1877 . Durant cette période une deuxième vague d’innovations techniques stabilise le nouveau produit tant dans son « design », son mode de fabrication, que dans la multiplication de ses usages . Aux machines à coudre installées en usines (bans de machines animées à la machine à vapeur dans des ateliers fabriquant des uniformes par exemple) s’ajoutent des machines spécialisées (pour le cuir, la chaussure , les chapeaux, les gants...).
A partir de 1856 Singer et ses concurrents proposent des machines à coudre dites “familiales” mieux adaptées à l’organisation du travail de l’industrie de la confection. Deux pôles caractérisent cette organisation : d’une part, dans l’atelier patronal se coupent et se finissent le paletot de l’ouvrier, la chemise ou les articles de lingerie ; d’autre part, à son domicile et à son compte, l’ouvrier-tailleur coud et monte les pièces du vêtement. L’objectif est de remplacer le “sur-mesure” par la fabrication à l’avance de produits identiques. Les machines à coudre “familiales” ne sont donc pas utilisées en priorité pour le “foyer” mais sont destinées en majorité aux femmes qui depuis les années 1840 ont remplacé nombre d’apprentis aux tâches répétitives de la couture, (coutures droites des pantalons, ou encore coutures des chemises, des corsets...). La machine à coudre devient, à partir de 1856, une machine capable de répondre à l’intense concurrence sur le marché du travail, tant aux Etats-Unis (le marché des vêtements pour les esclaves est important avant la guerre de Sécession) qu’en Europe, où se développent la confection à bon marché et la fabrication d’articles de lingerie, ou de chemiserie.
La machine à coudre se diffuse essentiellement à partir du sol américain selon un modèle que la compagnie Singer élabore lentement pendant les vingt années de la durée légale du pool de brevets. L’apprentissage de nouvelles filières pour la distribution d’un produit se fait simultanément aux Etats-Unis et en Europe. Elle aboutit à refuser la distribution d’un produit via les acheteurs de brevets ou via les agents indépendants (que ceux-ci soient exclusifs ou multi-marques) au profit de la mise en place de succursales dont les agents sont les salariés de l’entreprise Singer. C’est donc une véritable innovation consécutive aux contraintes du nouveau produit. En effet, la machine à coudre devient tout au long de la seconde moitié du XX° siècle le premier produit à la fois industriel et de consommation de masse. C’est en outre un produit nouveau dont la clientèle industrielle n’est pas très étendue (dans certains pays comme la France, les patrons de la confection préfèrent la délocalisation de leur fabrication en zone rurale à la mécanisation de leurs ateliers). C’est donc en direction de la clientèle populaire, et majoritairement en direction des femmes, que s’organise la vente des machines à coudre. Tout d’abord, les principes de marketing de la compagnie Singer consisteront à avoir un personnel de ventes qualifié, que ce soit la femme employée du magasin, le mécanicien qui répare et entretient les machines ou le vendeur-collecteur des acomptes qui démarche les clients à domicile. De même, la Singer Company portera une attention particulière à l’exposition, à la démonstration et à la réparation de ses machines dans ses magasins installés dans les rues chics des villes américaines ou européennes. Enfin, très vite cette entreprise organise la vente à tempérament de ses machines et vulgarise ainsi pour un bien durable ce qui était jusque là réservé à des biens éphémères, à savoir une vente au détail qui intègre le principe de crédit pour le consommateur final.
Les concurrents américains de la compagnie Singer ne retiennent de ce modèle, le plus souvent, que la vente à tempérament et pour obtenir des gains sur les coûts, préfèrent porter leurs efforts sur la fabrication du produit. Ainsi se développent aux Etats-Unis de nouvelles organisations de la production tournées vers des principes qui font leur preuve dans la fabrication des armes portatives. Les machines à coudre Wilcox and Gibbs, par exemple, sont conçues pour être fabriquées avec des pièces interchangeables dans des ateliers équipés de machines spécialisées d’où sont progressivement exclus les ouvriers les plus qualifiés. A l’inverse, dans la même période, l’entreprise Singer préfère miser sur la compétence de ses ouvriers pour garantir auprès du public son label de cherté et de qualité.
En résumé, les entreprises américaines qui se sont créées, les premières, exclusivement pour fabriquer et diffuser la machine à coudre ont, alors que prend fin le pool de brevets, lentement fait l’apprentissage de capacités d’organisation et de savoir-faire spécifiques à ce nouveau produit. Elles ont développé pour la plupart un réseau d’exportation, un rapport cohérente entre le mode de fabrication et de diffusion, la relation avec la main-d’oeuvre et la stratégie du produit. Enfin confrontées au problème de la maintenance et des services après-vente elles ont tenté, avec des résultats divers, la vente par concessionnaires ou par succursales. A cette date, fin 1876, la compagnie Singer produit 262 316 machines à coudre/an; la compagnie Wheeler and Wilson 108997/an, la compagnie Wilcox and Gibbs : 12758/an . L’année précédente, en France, l’entreprise Hurtu et Hautin avait produit 425 machines/mois (soit environ 5100 machines/an) . C’est pourtant la seconde manufacture française de machines à coudre. Quelles sont donc les contraintes qu’ont rencontrées les fabricants français, dans un pays pourtant berceau de l’invention ?
II La fabrication française de machines à coudre 1854-1877
En France, au début des années 1850, il existe bien un certain nombre d’inventeurs de prototypes de machines à coudre ; cependant, une fabrication industrielle ne démarre véritablement que par transfert des modèles américains. Il en sera de même pour l’ensemble des pays européens, y compris en Grande Bretagne où s’améliore le brevet Thomas directement issu de la première machine Howe.
Les premiers fabricants français de machines à coudre sont d’origines diverses, le plus souvent anciens tailleurs en confection ou vendeurs de machines à coudre américaines que la hausse des tarifs douaniers américains et la difficulté des relations avec la maison-mère poussent vers une production artisanale en atelier. L’accès à la fabrication des modèles américains se fait traditionnellement par copiage et contrefaçon, ou par achat de brevets.
Journaux-Leblond est dans le premier cas : il fabrique une contrefaçon de la machine Grover and Baker, ce qui lui occasionne maints déboires avec la firme américaine . Cependant il acquiert peu à peu un savoir-faire reconnu qui lui permet d’ouvrir un atelier réputé où viennent se former certains futurs manufacturiers allemands; c’est le cas de Opel . Cornély, quant à lui, se met à son compte après avoir breveté des perfectionnements techniques sur la machine Willcox and Gibbs dont il avait la vente exclusive en France . Par la suite il achète une licence française de couso-brodeur et devient ainsi un fabricant de machines spéciales. Cette entreprise sera présente encore tout au long du XX° siècle.
L’achat d’un brevet n’occasionne pas nécessairement l’entrée dans la production ou le commerce du produit. C’est ainsi que Parissot, propriétaire du grand magasin la Belle Jardinière, achète plusieurs brevets parmi les plus importants du point de vue de l’innovation technique. Néanmoins, il préfère en réserver l’usage à ses seules ouvrières et interdire ainsi à ses concurrents l’accès à des mécanismes perfectionnés, parmi lesquels les machines à point de navette anglaise Thomas.
A l’inverse, Callebaut, tailleur de son état, achète en 1854 le premier brevet Singer ; c’est d’ailleurs la seule fois où cette firme accède à une telle transaction, préférant par la suite implanter ses propres usines sur le sol européen. L’entreprise Callebaut se crée par transfert direct des savoirs de la compagnie Singer , (brevets, machines, assistance technique, publicité, organisation commerciale mais sans les succursales, maintenance). Proctor, gendre de Singer et futur directeur de la compagnie reste plusieurs années en poste à Paris pour répondre aux aléas de l’apprentissage.
La guerre de Sécession a joué un rôle déterminant dans le perfectionnement des savoir-faire mécaniciens américains et a offert aux entreprises de machines-outils, d’armes et de machines à coudre l’occasion de gagner un “butin” de guerre.
De la même façon, en France, l’armée est un interlocuteur d’importance dans la diffusion des machines à coudre. Timidement au moment de la guerre de Crimée, des guerres d’Italie (1859), mais surtout à partir de 1860, le gouvernement de Napoléon III s’inquiète de la fabrication des uniformes de ses soldats comme de la couture des voiles de sa marine ou des bâches destinées aux bivouacs de l’armée . Pour hâter la mécanisation de ses ateliers de fabrication à laquelle concourent les aides accordées à des industriels privés (Godillot), l’Etat passe commande de machines à coudre . Les usines mécanisées deviennent la vitrine des nouvelles méthodes de fabrication que préconise le gouvernement de Napoléon III à partir du traité de 1860. L’Etat achète des machines américaines à leurs concessionnaires français mais soutient également les entreprises Journaux-Leblond et particulièrement Callebaut . Grâce à la caution que lui donne le gouvernement impérial, l’entreprise Callebaut prend un réel essor au début des années 1860, tant sur les marchés militaires que civils (écoles), chez les industriels ou auprès des consommateurs individuels intéressés par la machine “système Singer”. Toutefois, quand Singer implante une usine de fabrication en Ecosse et qu’arrivent à expiration les droits vendus par cette même compagnie à Callebaut, l’entreprise française n’arrive plus à soutenir la concurrence que la compagnie américaine lui porte sur le sol français .
Vers la fin des années 1860 la demande en machines à coudre s’accroît alors que les modèles de machines se diversifient et se stabilisent. Entrent en lice des nouveaux venus dans la fabrication de machines, qui ont en commun un réel savoir-faire mécanique.
C’est le cas d’une entreprise installée dans le Doubs dès les années 1830. La compagnie Constant Peugeot, alors la plus importante des entreprises de la famille Peugeot, spécialisée dans la fabrication de pièces détachées pour machines textiles , prend en 1866 un brevet de machine à coudre (copie d’une machine Howe). A la même époque, à Paris, Hurtu et Hautin, mécaniciens, anciens apprentis chez De Wendel au service de maintenance des locomotives, mettent au point une machine à coudre le cuir . C’est le cas encore de la petite entreprise Bariquand qui commence une fabrication de machines à coudre dans les années 1860.
Les entreprises françaises de machines à coudre ont dans leurs ateliers les ouvriers mécaniciens les plus qualifiés. C’est ainsi qu’à partir de 1866-1869, elles reçoivent commande de l’Etat pour la transformation d’anciens fusils en modèle chassepot. La guerre de 1870 est donc l’occasion pour quelques fabricants de machines à coudre de côtoyer l’exigence d’une fabrication industrielle; c’est aussi le moment où elles perfectionnent leur modèle de machines à coudre, où elles améliorent leur savoir-faire en machines-outils et gagnent un “trésor” de guerre qui leur permettra d’installer ou d’agrandir leurs usines .
La guerre franco-prussienne remet au premier plan les problèmes liés aux technologies des armes et renvoie les Français vers un modèle allemand de fabrication (inspiré en partie du modèle américain). Après la défaite, l’armée française mobilise ses manufactures d’armes pour mettre au point des fabrications en série d’armes portatives. Elle fait alors l’apprentissage d’une nouvelle organisation du travail visant l’interchangeabilité des pièces : il faut attendre 1886 pour que se concrétise cet objectif par le fusil Lebel .
Pour la compagnie Peugeot la machine à coudre est une diversification de sa production. Dans les années 1870, elle tend vers un produit de bonne fabrication pour la clientèle des particuliers et des industriels. L’entreprise met en place un réseau de distribution d’agents indépendants et de voyageurs de commerce qui couvre en partie le territoire national.
La machine à coudre est pour l’entreprise Hurtu et Hautin son savoir-faire et son produit principal. A partir de sa machine à coudre le cuir (qui lui ouvre les marchés d’Etat pour les chaussures et les accessoires de l’uniforme du soldat) elle fabrique une gamme étendue allant de la machine “familiale” tout public (qu’elle propose également aux écoles) à des machines destinées aux petits industriels français qui cherchent à mécaniser leur production (ex : la dentelle, les gants...).
Pour Bariquand, la machine à coudre fait partie de sa production de machines-outils de précision. Au lendemain de la guerre Bariquand abandonne le marché des confectionneurs et se tourne de préférence vers la demande de l’Etat en machines spécialisées pour la fabrication de pièces de fusils interchangeables .
En 1878 Peugeot reçoit une médaille d’or pour sa machine à coudre à l’Exposition Universelle internationale de Paris . Avec ses 250 ouvriers cette entreprise possède la plus importante usine de machines à coudre françaises. L’ensemble des fabricants français est pratiquement absent à l’exportation; la diffusion n’est pas intégrée par l’entreprise mais laissée à des indépendants; les dirigeants sont les propriétaires de l’entreprise. Les caractéristiques françaises sont donc celles du capitalisme familial de la petite entreprise qui trouve ses débouchés essentiellement parmi un artisanat local en voie de mécanisation et qui s’introduit sur certains marchés à la faveur des demandes de l’Etat. Cependant la fin des années 1870 inaugure des changements majeurs : l’industrie européenne s’organise, que ce soit dans la production, dans la distribution ou encore dans la réglementation (la fin du pool des brevets autant que les nouveaux tarifs douaniers). Quels sont alors les nouveaux contours de l’industrie française des machines à coudre ?
III La mise en place d’une industrie de production et de consommation de masse. 1880-1914
Tout au long des années 1860-1880 les industriels allemands copient les modèles américains de machines à coudre. Dans un premier temps les fabricants allemands s’intéressent surtout à la machine à coudre Wheeler and Wilson puis, à la suite de la guerre franco-prussienne, la plupart d’entre eux se reconvertissent dans la machine à coudre système Singer ou changent de produit.
Ludwig Loewe est dans ce dernier cas. Après avoir visité les principales usines de machines à coudre aux Etats-Unis, il ouvre en 1871, en Allemagne, une usine qualifiée de “moderne”, c’est à dire proposant des méthodes de fabrication copiées sur le modèle américain de manufacture . Il y accueille des ingénieurs américains pour l’assister dans la surveillance des opérations et l’établissement des laboratoires d’essai pour le contrôle des pièces interchangeables . Néanmoins, il abandonne très vite la fabrication des machines à coudre au profit de celle des armes portatives. En France, durant la même période, l’entreprise Bariquand fait les mêmes choix. C’est pourtant Ludwig Loewe AG de Berlin qui devient “un des plus importants fabricants de matériels militaires d’Europe... produisant en outre des machines-outils puis des moteurs et des appareils électriques” .
Max Gritzner, après un voyage aux Etats-Unis, s’installe en France comme vendeur de la firme Willcox and Gibbs , première entreprise dont la machine à coudre fut conçue pour une fabrication par pièces interchangeables. Gritzner crée une usine à Paris , puis après la guerre de 1870, s’installe définitivement en Allemagne. Ses fils vont se former dans les usines américaines, comme le feront les fils de Georg Michael Pfaff qui visitent les Etats-Unis en 1879 .
A partir du milieu des années 1870, la plupart des fabricants allemands adoptent les machines “système Singer”. A l’initiative de Seidel et Naumann, un concours est organisé à Dresde en 1877 par la chambre syndicale compétente dans le but de démontrer la qualité des fabrications allemandes. Les machines à coudre allemandes copiées sur Singer sont déclarées de qualité supérieure.
Ainsi donc les fabricants allemands prennent pour référence et pour cible le leader mondial des machines à coudre “familiales” : la Singer Manufacturing Company. Celle-ci, contrairement à ses concurrents américains qui n’investissent les marchés étrangers que pour écouler un surplus de production, cherche à accroître ses capacités organisationnelles. Edward Clark accède à la présidence de l’entreprise en 1876 secondé par George Mc Kenzie, et tous deux décident de consolider les succès de la firme. Ils prennent très au sérieux les tentatives des entrepreneurs allemands (en particulier en ce qui concerne les défauts de fabrication et de conception de leurs machines).
Pendant les années 1880, dans une Europe que secoue une forte crise économique, la firme Singer investit dans le domaine de la production, en réorganisant son usine écossaise qui devient la plus importante manufacture de machines à coudre du monde. Plus largement elle assure sa supériorité en exerçant une veille stratégique permanente, que ce soit dans les innovations technologiques, avec l’adoption dès 1889 du moteur électrique pour machines à coudre de Philip Diehl, ou dans le domaine esthétique, en adaptant ses meubles en bois ou ses décorations nacrées aux goûts de la clientèle locale.
Elle investit dans le domaine de la distribution en établissant peu à peu des règles écrites, uniformes, pour l’ensemble des employés de la multinationale . De même, bien peu d’initiatives sont laissées localement pour les annonces publicitaires; la firme contrôle l’ensemble du marketing.
Elle investit dans le management : à partir du siège social de New York et en multipliant les voyages, les dirigeants de la compagnie Singer renouvellent plusieurs fois le management européen, cherchant à contrôler l’embauche de l’ensemble des responsables de leurs succursales, locales ou nationales.
Par ailleurs, confrontée à la montée du protectionnisme dans les pays européens, l’entreprise entre dans une stratégie d’alliances avec les gouvernements locaux. Enfin elle porte une attention particulière, aux Etats-Unis comme dans le reste du monde, à la défense de sa marque de fabrique. Peu à peu, à force de combats juridiques longs, dispendieux, nécessitant une vigilance peu commune et une connaissance précise des jurisprudences locales, la compagnie Singer garde seule le droit d’appeler ses produits “Singer”. L’ensemble de la stratégie de la firme est toujours lié à un produit cher et de qualité.
Certains parmi les “nouveaux venus” (ces fabricants allemands de machines à coudre ayant les capacités de produire en très grande série) commencent à partir du milieu des années 1880 à diversifier leur production et préférer la bicyclette ou plus tard l’automobile à la production de machines à coudre. D’autres ajoutent à leur fabrication de machines familiales bon marché mais de qualité des machines “spéciales”, c’est à dire destinées aux professionnels de la confection (ex les machines à fourrure, les machines à coudre les broderies, les machines pour la chaussure...) .
Là encore la compagnie Singer cherchera la parade: elle absorbe peu à peu la vieille entreprise Wheeler and Wilson (1907), bien implantée auprès de cette clientèle, tout en lui maintenant son identité par sa gamme de machines et par son réseau commercial. Quelques années auparavant (1904) l’entreprise avait bouleversé ses structures qui devenaient ainsi adaptées à celles d’une multinationale. A cette date l’entreprise employait, selon Robert Davies, “une armée d’employés pour la vente (61444 personnes), qui se dispersaient dans 4552 agences. Il faut ajouter les 30000 personnes travaillant dans les usines lesquelles produisaient 1250000 machines à coudre par an, dans 200 modèles, à partir de 8 usines installées sur 2 continents” .
Le début des années 1900 marque en France la fin des entreprises de machine à coudre à vocation grand public. A partir du début de 1880, les petites entreprises issues de la première génération disparaissent. Seuls restent en lice les fabricants mécaniciens. L’entreprise Hurtu et Hautin se transforme : elle change de dirigeant (c’est alors un ingénieur salarié qui deviendra propriétaire) et surtout à partir de 1886 elle diversifie sa production et se met rapidement à la fabrication des bicyclettes puis à celle des voitures “en 1896, réalisant une audacieuse opération publicitaire les frêres Michelin achetèrent toute la production de l’été des maisons Dion Bouton (100 tricycles) et Hurtu (200 voiturettes Léon Bollée)” . Là encore c’est un parcours semblable à certains concurrents allemands, mais seuls ceux-ci continuèrent à produire à la fois des machines à coudre, des bicyclettes et des automobiles. L’entreprise Hurtu cesse toute fabrication de machines à coudre en 1907.
Quelques années auparavant, en 1902, l’usine Peugeot-Japy avait également fermé ses portes, préférant se replier sur un savoir-faire de pièces détachées approprié à l’industrie de l’automobile qui se développait à ses portes via les autres entreprises Peugeot.
Pourtant l’espoir subsiste de la renaissance d’une fabrication française de machines à coudre. Dans les dernières années du siècle, s’ouvre une usine à Montluçon dont l’objectif est cette production en grande série capable de rivaliser avec les machines américaines et allemandes. C’est l’échec : la compagnie française de machines à coudre finira par fermer ses portes en 1907 à l’initiative de son dernier propriétaire Hurtu. L’expérience de la guerre relancera cette visée d’une production nationale : la compagnie Vibert ne durera pas longtemps ; il faudra attendre 1929-1935 que se mette en place la fabrication des meubles, puis des bâtis et enfin des têtes de machines à coudre dans les ateliers de la Manufacture d’armes de Saint-Etienne (Manufrance) . Ce sera la première machine à coudre française dont la marque “Omnia” sera capable de rivaliser avec ses concurrentes Pfaff (dont elle est une copie), Gritzner et un peu avec Singer.
Les machines à coudre Omnia étaient pourtant vendues dans le célèbre catalogue de la firme de ventes par correspondance stéphanoise depuis 1904. Sous couvert d’une marque française les machines à coudre étaient en fait soit des machines Athos soit pour l’essentiel des machines allemandes Gritzner importées . Pour la machine à coudre comme pour la machine à écrire (la machine “typo” était en fait une commande particulière de la firme stéphanoise que réalisait l’usine anglaise de la multinationale américaine Remington) la Manufacture d’Armes et de Cycles de Saint-Etienne partageait les vues des autres représentants français de la grande distribution lesquels préféraient vendre plutôt que fabriquer.
Au tournant du siècle, le commerce des machines à coudre se transforme. La vente des machines à coudre devient massive.
C’est le moment où, en France, l’industrie de la confection intègre de nouveaux produits tels que le vêtement de travail ou le vêtement pour enfants tout en augmentant la fabrication des vêtements pour hommes ou des chemises bon marché. Les ateliers des grands magasins ou des grandes maisons de confection délocalisent leurs activités à la campagne, installent de grandes usines dans les villes (ex. : la Belle Jardinière) et intensifient le travail à domicile. Entre le donneur d’ordre et l’ouvrière à domicile l’organisation du travail fait appel aux intermédiaires qui redistribuent les tâches. Nombreuses sont les femmes ainsi employées dans les métiers de la couture, soit chez elles, soit en petit groupe chez une confectionneuse. L’héroïne de Marguerite Audoux, prix Fémina 1910, raconte : “Je trouvai du travail chez une entrepreneuse de confections pour enfants. Elle confiait les petites robes à des ouvrières ayant chez elles une machine à coudre...” .
Ainsi dans les années qui précèdent la guerre, dans les villes, et principalement à Paris, la clientèle des machines à coudre est, pour l’essentiel, celle des tailleurs, immigrés juifs bien souvent , des couturières et surtout des entrepreneuses en confection, lesquelles installent en appartements quelques machines à coudre pour les ouvrières . Des philanthropes, des associations caritatives, féministes, socialistes, catholiques s’organisent pour favoriser l’accès aux ouvrières d’un achat souvent nécessaire mais néanmoins onéreux. Des centrales d’achat s’ouvrent et proposent des machines à coudre à crédit sur le modèle des Etablissements Dufayel .
La vente de machines à coudre en grands magasins s’intensifie à partir de 1904. La Samaritaine, le Printemps, le Bon Marché, les Galeries Lafayette éditent un catalogue spécial de machine à coudre. Apparues d’abord pour les fillettes ou même pour les poupées, les machines à coudre proposées sont souvent des machines à main, ou à point chaînette. Avant la guerre, semble-t-il, les grands magasins ainsi que la Manufacture d’armes et de cycles de Saint-Etienne se fournissent auprès des vendeurs en gros et non directement chez le fabricant. Ils vendent des machines à coudre américaines, allemandes et les machines Raymond, d’une firme canadienne que distribue Henri Vigneron .
Une des innovations importantes de la fin du siècle est donc l’apparition des grossistes dans le commerce de biens de consommation durables. C’est le cas de Vigneron, un ancien représentant de Wheeler and Wilson , qui, ayant échoué dans la fabrication des machines à coudre, se lance dans le commerce de gros des machines canadiennes. Un autre exemple est celui de Léon Doyen, qui fit ses débuts comme représentant des machines à coudre Constant Peugeot pour la région lyonnaise. En 1898 il entre comme associé dans l’entreprise dirigée par le fils de l’inventeur Thimonnier . Tout en continuant le commerce de détail, cette petite entreprise se lance dans le commerce en gros de machines à coudre allemandes (elle fournira Manufrance en machines Gritzner), cela en vendant simultanément des bicyclettes. Ces marchands sont souvent les propriétaires d’entreprises familiales jalouses de leur indépendance, installées en province. Leurs dirigeants entretiennent des liens de proximité mais non de subordination avec les fabricants des firmes allemandes, lesquels semblent avoir joué un rôle important dans le développement de ces concessionnaires grossistes.
Associées à toutes sortes d’articles (bijouterie, photographie...) mais le plus souvent accompagnant les bicyclettes, ou les machines agricoles, les machines à coudre se diffusent dans les petites villes provinciales. La clientèle y est moins ouvrière que dans les villes et possède un peu d’épargne. Si la couturière est évidemment la cliente favorite pour une machine à coudre, celle-ci est proposée également aux femmes et aux jeunes filles qui cherchent, en travaillant pour la famille ou pour le voisinage, à accroître le revenu familial tout en restant au foyer. Ainsi, dans les petites villes de province, la Manufacture d’Armes et de Cycles de Saint-Etienne axe sa publicité sur la jeune mariée.
Parallèllement la vente au détail de machines à coudre par petits magasins se répand. C’est une affaire qui se mène souvent en couple : la femme tenant le magasin et l’époux devenant voyageur de commerce ou responsable de l’atelier de réparation (dans lequel on assemble les bicyclettes). Là encore l’indépendance est précieuse pour ces familles de commerçants.
Ces magasins au détail peuvent se trouver en concurrence directe avec les succursales du leader mondial des machines à coudre : la Singer Sewing Machine Company. Entre 1880 et 1895 la multinationale a laborieusement mis en place les cadres de son organisation. Trouver le personnel qui représente l’entreprise est pour les dirigeants de New York de la plus haute importance. A l’aube des années 1860 le responsable des pays germaniques ou ibériques avait été formé au moule de l’organisation londonienne. Ils étaient encore présents à la fin de la décennie 1880. A l’inverse le management français fut longtemps instable. Il faut attendre la fin des années 1880 pour que soit embauché Ehrsam (qui parle anglais, est d’origine alsacienne et possède une rigueur allemande, dans les affaires comme dans les moeurs) . Il inaugure un management qui durera trois générations. La réorganisation des succursales principales et locales se poursuit jusqu’au début du siècle, date où l’organisation apparaît stable. Suivant en cela ses homologues européennes, la Compagnie Singer prend en 1907 une identité française en devenant Société Anonyme.
Ce qui apparaît comme une réelle innovation dans le paysage français c’est bien l’organisation de la multinationale Singer. Celle-ci étonne avec son réseau mondial et sa stricte dépendance à l’égard du management américain qui contrôle (via des audits, une organisation de l’information interne à l’entreprise, via la mise en place de l’écrit comme trace du travail effectué) jusqu’à l’emploi du temps de l’employé subalterne de la petite agence de Nîmes par exemple. Sa façon de cibler le client quartier par quartier, rue par rue, de s’informer constamment sur ses goûts et d’y répondre au plus près de ses besoins supposés grâce à la gamme la plus étendue possible d’un mono-produit (la machine à coudre) est novatrice. Les hommes et les femmes qui font l’expérience, parfois de façon temporaire et douloureuse, d’un tel ordre industriel deviennent ce que d’autres appelleront les nouveaux “cols blancs” .
En conclusion, cette étude sur la machine à coudre avant 1914 nous permet de souligner la spécificité d’une telle industrie. En effet les entreprises ont été confrontées pour la première fois à un produit à la fois industriel et de consommation de masse. Différentes industries (la chaussure, les chapeaux, les gants, la confection...) utilisent la machine à coudre, et celle-ci s’intègre dans différentes organisations du travail. Mais la machine à coudre n’est pas seulement novatrice dans ses usages. Ceux qui la fabriquent comme ceux qui la commercialisent sont contraints à des apprentissages spécifiques. La machine à coudre ouvre l’ère d’une nouvelle approche du temps industriel. Confrontés à des marchés flexibles et incertains les entrepreneurs conçoivent peu à peu une organisation des ventes capable de répondre en temps réel à la demande particulière de l’acheteur. Pour réduire les coûts de fabrication certains d’entre eux mettent en place des méthodes d’organisation de la production visant à éviter un gaspillage de temps. C’est peut-être cela qui s’introduit auprès de cette clientèle en majorité féminine et populaire : une certaine approche d’une économie du temps.
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